Les Sonnets » dans la PlĂ©iade Shakespeare, câest tout un poĂšme AdulĂ© pour son théùtre flamboyant, Shakespeare a Ă©galement signĂ© une oeuvre poĂ©tique remarquable, rassemblĂ©e dans un tout nouveau volume de La PlĂ©iade. Lâoccasion de revenir sur lâĂ©nigme de ses Sonnets ». Leurs sens multiples, leurs jeux de mots, leur rythme et leur harmonie Ă©blouissent encore aujourdâhui. Par Philippe Chevilley La troupe du Berliner Ensemble en 2010, dans une mise en scĂšne de Robert Wilson de 25 sonnets de Shakespeare sur une partition musicale de Rufus Wainwright. ©RUBY WASHINGTON/The New York Tim > ZOOM cliquer lâimage On a Ă©prouvĂ© les tempĂȘtes et les guerres, admirĂ© et haĂŻ les rois, rit avec les fous, pleurĂ© avec les amants dĂ©sunis, tutoyĂ© le ciel et la terre⊠Cette fois, lâaventure est terminĂ©e le huitiĂšme et dernier tome des oeuvres complĂštes de William Shakespeare 1564-1616, en Ă©dition bilingue dans une nouvelle traduction, est paru dans La PlĂ©iade. Un bouquet final dĂ©diĂ© Ă la poĂ©sie du grand Will. Pour Jean-Michel DĂ©prats, qui travaille Ă cette somme depuis deux dĂ©cennies, traduire les fameux Sonnets - au coeur de cet ultime tome - nâa pas Ă©tĂ© la partie la plus facile. Il mâa fallu deux ans et demi pour y parvenir⊠» A titre dâexemple, jâai passĂ© autant de temps sur le sonnet 135 que sur une piĂšce entiĂšre ». Ce sonnet adressĂ© Ă une mystĂ©rieuse dame brune concentre Ă la fois tout le gĂ©nie et la complexitĂ© de lâoeuvre polysĂ©mie sexuelle, passion des jeux de mots, rythme hypnotique. Le poĂšte joue avec Will, son prĂ©nom, et celui dâun rival qui dĂ©signe en anglais Ă la fois le verbe vouloir et lâorgane sexuel masculin ou fĂ©minin. De Will » en will », il reproche Ă sa maĂźtresse de se donner Ă tous les hommes, mais pas Ă lui . Pour ne pas altĂ©rer le sens et lâeffet produit, jâai diversifiĂ© les traductions correspondant aux significations diverses.. en restant proche quand câest possible du son âwillâ par exemple avec le mot âouiâ ». Fabuleux paradoxe Les Sonnets constituent un fabuleux paradoxe. Dâun cĂŽtĂ©, ils illustrent la cohĂ©rence du gĂ©nie shakespearien, dramaturge et poĂšte Ă part entiĂšre. En dĂ©voilant ce qui semble ĂȘtre sa part intime, ils inclinent Ă penser que lâhomme a bel et bien existĂ©, que Shakespeare nâest pas le nom de code dâun collectif, comme certains le prĂ©tendent. Mais dâun autre cĂŽtĂ©, par leur singularitĂ© et leur caractĂšre Ă©nigmatique, ils accroissent le mystĂšre dâun destin extraordinaire - celui de ce fils de gantier qui, une fois mariĂ©, a brutalement renoncĂ© Ă sa petite vie paisible dans la ville de Stratford pour conquĂ©rir Londres et le monde. Lorsque Shakespeare sâattaque au sonnet, ce genre noble est tombĂ© en dĂ©suĂ©tude. QuâĂ cela ne tienne ! Dans son introduction au tome de La PlĂ©iade, lâuniversitaire Anne-Marie Miller-Blaise 1 explique que le dramaturge sâest emparĂ© du modĂšle de PĂ©trarque - ode trĂšs codifiĂ©e Ă lâamour sublimĂ© - pour mieux le subvertir. La structure, trois quatrains suivis dâun distique, sert son dessein exposer des pensĂ©es, pour mieux les questionner, voire les contredire Il retourne les choses, les mots, fait Ă©clater tous leurs sens ». Selon la spĂ©cialiste, pour Shakespeare, il nây a pas dâinterdit du langage. De coĂŻncidence en coĂŻncidence, il nous invite Ă abolir lâinconscient de la langue ». Jeune Ă©phĂšbe et dame brune La subversion tient aussi aux Ă©panchements Ă©quivoques du poĂšte. Dans les 126 premiers sonnets, il exprime son amour pour un jeune homme ; dans les 28 derniers, son dĂ©sir pour la sulfureuse Dark Lady ». Le chassĂ©-croisĂ© vire au trio amoureux quand le poĂšte jaloux reproche Ă la dame de vouloir sĂ©duire son amant. Sâil semble ne pas vouloir passer Ă lâacte avec le jeune homme il le voue au lit des femmes et lâincite Ă se reproduire, il brĂ»le apparemment de dĂ©sir pour lâintrigante dame brune. Cette bisexualitĂ© affichĂ©e nâest pas si surprenante Ă lâĂ©poque Ă©lisabĂ©thaine oĂč lâadolescent Ă©tait volontiers considĂ©rĂ© comme un ĂȘtre androgyne. Mais en faire le fil rouge de ses poĂšmes est osĂ©. Les Sonnets de Shakespeare Illustration du peintre lituanien Stasis Krasaukas pour une Ă©dition de 1966 des Sonnets Difficile de faire le lien avec la vie intime de Shakespeare. On ignore en effet lâidentitĂ© de ce duo dâamant et maĂźtresse. Lâadresse des poĂšmes Ă un certain W. H. a permis aux historiens dâĂ©chafauder moult thĂ©ories plus ou moins fumeuses en ce qui concerne le nom du garçon. Aucune dame brune nâa en revanche Ă©tĂ© dĂ©busquĂ©e dans son entourage⊠Ces serments dâamour ne sont peut-ĂȘtre aprĂšs tout que des fantasmes ou une licence, lâesquisse dâun manifeste poĂ©tique amoureux. William confinĂ© Reste la question intrigante de la publication tardive des sonnets 1609. Shakespeare les a probablement Ă©crits beaucoup plus tĂŽt. Un indice dans Peines dâamour perdues » 1594-1596, le personnage de Rosaline fait beaucoup penser Ă la Dark lady », souligne Jean-Michel DĂ©prats. Selon le traducteur, la pĂ©riode dâĂ©criture correspond probablement Ă lâĂ©pidĂ©mie de peste. Les théùtres Ă©taient fermĂ©s⊠». Shakespeare confinĂ© se rabat sur la poĂ©sie⊠Etrange rĂ©sonance avec aujourdâhui ! Si cette partie de son oeuvre a Ă©tĂ© Ă©ditĂ©e sur le tard, câest peut-ĂȘtre parce que son auteur nâavait pas pensĂ© Ă les publier, prĂ©fĂ©rant les faire tourner parmi un groupe dâamis ou de protecteurs. AccaparĂ© par le théùtre, il nâavait sans doute pas le temps de les mettre en forme » , suggĂšre Anne-Marie Miller-Blaise. Dâautant que ses piĂšces reprĂ©sentaient une activitĂ© bien plus lucrative. Un recueil de poĂ©sie Ă©tait vendu une fois pour toutes Ă une librairie ». ConsĂ©quence, les Sonnets connaissent peu de succĂšs de son vivant. Et quand on les redĂ©couvrira aprĂšs sa mort, ce sera surtout pour dĂ©noncer leur caractĂšre licencieux. Ce traitement particulier du dĂ©sir, du temps, de lâĂ©ternitĂ© trouve encore un Ă©cho de nos jours. La langue des sonnets apparaĂźt trĂšs moderne, proche de la nĂŽtre Cette oeuvre si agile connaĂźtra finalement un Ă©blouissant retournement de fortune. En particulier en France, deux siĂšcles plus tard, quand les romantiques font du poĂšte anglais leur barde » favori. Cette exaltation de lâamour, ce traitement particulier du dĂ©sir, du temps, de lâĂ©ternitĂ© trouve encore un Ă©cho de nos jours. La langue des sonnets apparaĂźt trĂšs moderne, proche de la nĂŽtre » , explique Anne-Marie Miller-Blaise. Jean-Michel DĂ©prats est du mĂȘme avis Tous les Ă©tats de lâamour y sont convoquĂ©s, Ă la façon de Roland Barthes. Les Sonnets nous proposent un parcours amoureux diversifiĂ©, souvent douloureux, plus rarement portĂ© par la joie de la beautĂ© et de la fidĂ©litĂ© ». Ils Ă©voquent aussi le temps qui nous est comptĂ©, le caractĂšre Ă©phĂ©mĂšre des passions. Des thĂšmes Ă©ternels dans une langue sans Ăąge⊠En tĂ©moignent les publications et les nouvelles traductions qui ne cessent de se multiplier en ce dĂ©but de millĂ©naire. Alexandrins blancs DES THEMES QUI TROUVENTENCORE UN ECHO DE NOSJOURS ET UNE LANGUE QUIAPPARAĂT TRES MODERNEPROCHE DE LA NĂTRE Le volume de La PlĂ©iade offre justement en bonus une anthologie des meilleures traductions des sonnets en français depuis deux siĂšcles. Chateaubriand, Francois-Victor Hugo, Yves Bonnefoy, Claude Neumann⊠quelque soixante auteurs et autant de visions diffĂ©rentes explorent tous les possibles dâune oeuvre inĂ©galĂ©e. Quid de la version de Jean-Michel DĂ©prats ? Jâai voulu Ă©viter deux extrĂȘmes un excĂšs de formalisme, la recherche de la rime pour la rime qui dĂ©nature le sens des mots et du poĂšme dans son ensemble. Ou Ă lâinverse une transposition dans une prose qui oublierait la poĂ©sie ». Aussi revendique-t-il un entre-deux » Jâai optĂ© pour des alexandrins blancs sans rime en mâautorisant de rares Ă©carts quelques dĂ©casyllabes et vers de quatorze syllabes quand jây Ă©tais contraint ». RĂ©sultat, un beau travail Ă©quilibrĂ© qui prĂ©serve la magie de ces vignettes miraculeuses, respecte la musique des vers, en clarifiant au maximum le propos. Le traducteur reste humble Il y a tellement de polysĂ©mie, tenter une traduction parfaite est vouĂ© Ă lâĂ©chec. On ne peut pas rendre en français toute cette richesse. On ne peut faire entendre que deux ou trois sens sur six ou sept. Câest peut-ĂȘtre un avantage⊠car les Anglais, Ă vouloir tout saisir sây perdent parfois » ⊠Il faut en tout Ă©tat de cause ne pas hĂ©siter Ă consulter les notes de lâouvrage qui permettent de contextualiser chaque sonnet donnĂ©es historiques, convictions de lâĂ©poque⊠Et pour en saisir toute la substantifique moelle, certains mĂ©ritent dâĂȘtre lus deux ou trois fois. Contre la violence sexuelle En contrepoint, La PlĂ©iade a rĂ©uni les autres oeuvres poĂ©tiques de Shakespeare, dont les deux poĂšmes narratifs Ă©rotico-mythologiques VĂ©nus et Adonis » 1593 et Le Viol de LucrĂšce » 1594 traduits par Henri Suhamy. En apparence convenus, ils traitent avec audace du dĂ©sir et de ses perversions VĂ©nus prĂȘte Ă tout pour sĂ©duire Adonis, Tarquin qui franchit toutes les portes de lâabjection pour possĂ©der LucrĂšce. Moins retravaillĂ©s, fulgurants, ils frappent par leur cĂŽtĂ© poignant et leur incroyable ironie », affirme Anne-Marie Miller-Blaise. Le viol de LucrĂšce », en particulier sâavĂšre extralucide dans sa maniĂšre de dĂ©monter la violence sexuelle. TrĂšs proche dâun texte dramatique, le poĂšme a lâenvergure et la majestĂ© dâune tragĂ©die Ă la française ». Chrono-lithographie The Genius of Shakespeare », de 1888, le reprĂ©sentant devant ses plus cĂ©lĂšbres piĂšces de théùtre .©Bridgeman Images ZOOM cliquer lâimage PrĂ©fĂšrera-t-on toujours le Shakespeare dramaturge au Shakespeare poĂšte ? Cette opposition nâa pas lieu dâĂȘtre » assure Jean-Michel DĂ©prats. Il y a autant de poĂ©sie dans son théùtre, que de théùtralitĂ© dans sa poĂ©sie. Des sonnets et diverses formes lyriques sont insĂ©rĂ©s dans ses piĂšces dans PĂ©riclĂšs », La vie dâHenri V », La TempĂȘte » Les chansons dâAriel, RomĂ©o et Juliette » le choeur et le premier Ă©change entre les amants⊠» Quant aux Sonnets » eux-mĂȘmes, ils ont autant vocation ĂȘtre dits Ă haute voix que lus ». ChantĂ©s mĂȘme, parfois le metteur en scĂšne amĂ©ricain Robert Wilson en a fait en 2010 un beau spectacle musical, sur une partition du tĂ©nor pop Rufus Wainwright. La messe est dite. Shakespeare in love » a rĂ©volutionnĂ© la poĂ©sie, comme le théùtre. Depuis quatre siĂšcles, le poĂšte amoureux fait battre les coeurs plus vite avec ses intrigants sonnets. Quel amante rĂ©sisterai Ă lâappel du numĂ©ro 43 ? Tous mes jours sont des nuits tant que je ne te voie/et mes nuits des jours clairs quand je rĂȘve de toi ». All days are nights to see till I see thee, /And nights brights days when dreams do show thee me » A lire Sonnets et autres poĂšmes OEuvres complĂštes, VIII. Edition publiĂ©e sous la direction de Jean-Michel DĂ©prats et GisĂšle Venet. BibliothĂšque de La PlĂ©iade, pages, 59euros. prix de lancement ; 1 professeure en littĂ©rature anglaise et histoire culturelle des XVIe et XVIIesiĂšcles Ă UniversitĂ© Sorbonne nouvelle. CHRONOLOGIE POETIQUE 1593 publication Ă 29 ans du poĂšme Venus et Adonis » 1594 Le viol de LucrĂšce » 1594 -1995 Ecriture des piĂšces Le Songe dâune nuit dâĂ©tĂ© », fantasmagorie poĂ©tique sâil en est, et de RomĂ©o et Juliette », avec ses accents tragiques et ses sonnets. 1599-1601 Hamlet », la piĂšce la plus intime de Shakespeare, sorte de manifeste mĂ©lancolique. 1609 Publication des Sonnets, probablement Ă©crits dans les annĂ©es 1590. 1610-11 La TempĂȘte », chef-dâoeuvre fĂ©erique. 1611 Macbeth avec son atmosphĂšre onirique et ses sorciĂšres. Par Philippe Chevilley CrĂ©dit Les Echos, le 24 mars 2021 Shakespeare mon amour La premiĂšre rencontre entre RomĂ©o et Juliette se matĂ©rialise par un Ă©change de mots qui devient un sonnet. Pour François-Victor Hugo qui ressuscita le théùtre shakespearien au 19Ăšme, le sonnet est le langage mĂȘme des amoureux. Comment Shakespeare construit-il lâamour dans et par la langue ? Shakespeareâą CrĂ©dits CSA Images-Getty LâinvitĂ©e du jour Anne-Marie Miller-Blaise, professeure en littĂ©rature et histoire culturelle britanniques des 16e-17e siĂšcles Ă lâUniversitĂ© Sorbonne Nouvelle - Paris 3, vice-prĂ©sidente de la SociĂ©tĂ© Française Shakespeare Le sonnet, langage de lâamour Shakespeare a Ă©crit Ă une pĂ©riode oĂč lâon considĂšre le théùtre comme de la poĂ©sie⊠Mais il a un rapport diffĂ©rent peut-ĂȘtre Ă la poĂ©sie et ses enjeux, Ă la fois sur la scĂšne et dans lâĂ©criture de ses sonnets. La rencontre entre RomĂ©o et Juliette se matĂ©rialise dans le texte de la piĂšce, Ă lâacte I scĂšne 5, par un Ă©change de mots qui devient un sonnet⊠Comme le dira plus tard François-Victor Hugo, tous les amoureux font des sonnets, câest le langage mĂȘme des amoureux. Anne-Marie Miller-Blaise Le sonnet, Ă©criture de lâintime ? Penser que le sonnet est une Ă©criture de lâintime est une idĂ©e qui surgit au 18Ăšme siĂšcle lorsquâon commence Ă identifier le Shakespeare des sonnets comme un Shakespeare qui parlerait en son nom propre, et quâon commence Ă voir les sonnets comme une trace autobiographique de lâauteur. DĂšs PĂ©trarque, le sonnet est une forme qui semble donner voix et corps Ă une douleur amoureuse ressentie au plus profond de soi mĂȘme, mais il faut se garder de cette tentation il faut penser le sonnet comme partiellement biographique, peut-ĂȘtre, mais aussi comme une auto-fiction... Anne-Marie Miller-Blaise Textes lus par Denis PodalydĂšs - William Shakespeare,Sonnets, Sonnet 18, Sonnet 20 et Sonnet 64, 1609, traduction de Jean-Michel DĂ©prats, Ă paraĂźtre fin 2020, Ă©dition de la PlĂ©iade, vol. VIII dernier volume des Ćuvres complĂštes Sons diffusĂ©s - Extraits de Shakespeare in love, film de John Madden, 1998- Extrait de RomĂ©o et Juliette, film de Franco Zeffirelli, 1968- Chanson de Rufus Wainwright, Take all my loves Sonnet 40 Ă RĂĂCOUTER SĂRIE William Shakespeare, 4 Ă©pisodes France Culture / La compagnie des auteurs Le mĂȘme Shakespeare Ă©crit Hamlet » et les Sonnets » PAR JEAN-MICHEL DĂPRATS LE 10 MARS 2021 ⊠Entreprendre de retraduire une Ćuvre majeure, mĂȘme cent fois traduite, et parfois avec Ă©clat, nâexprime nullement une insatisfaction vis-Ă -vis des accomplissements antĂ©rieurs. La retraduction ne porte pas en soi une critique voilĂ©e des poĂštes traducteurs qui vous ont prĂ©cĂ©dĂ©. Comme lâĂ©crit clairement Jacques Darras, lui-mĂȘme par deux fois retraducteur rĂ©cent desSonnetsde Shakespeare Câest le propre de lâĆuvre accomplie, en musique comme en poĂ©sie, que de permettre une infinie quantitĂ© de lectures, de traductions. [âŠ] Sachant quâil nây en aura jamais de version dĂ©finitive [âŠ] traduire lesSonnetsde Shakespeare, câest toucher au principe dâinsatisfaction » Il y a toujours place pour autre chose. Au tome I desĆuvres complĂštes de Shakespeare dans la PlĂ©iade, un texte de rĂ©flexion sur les questions de traduction, intitulĂ© Traduire Shakespeare » et sous-titrĂ© Pour une poĂ©tique théùtrale de la traduction shakespearienne », prĂ©sente la problĂ©matique gĂ©nĂ©rale de la traduction théùtrale et explore les apories et les limites de la traduction en français moderne de lâanglais Ă©lisabĂ©thain. Jây affirme la spĂ©cificitĂ© de la traduction destinĂ©e Ă la scĂšne, entĂ©e sur la perception de ce que Patrice Pavis appelle le verbo-corps1 » et qui dĂ©signe lâinscription du souffle et de la gestualitĂ© dans la langue. Ă travers les rythmes, les assonances, les rimes intĂ©rieures, les effets allitĂ©ratifs, les ruptures syntaxiques ou les coulĂ©es verbales, Shakespeare guide lâacteur dans son jeu, et il nâest aucun Ă©lĂ©ment de son Ă©criture dramatique qui soit sans consĂ©quences pour lâinterprĂ©tation dâun rĂŽle. La question se pose donc dâemblĂ©e les caracĂ©risiques de la traduction théùtrale, telle que je lâentends, la dĂ©finis et la pratique, sâappliquent-elles Ă la traduction desSonnets ? Faut-il au contraire inventer une autre approche et esquisser une autre esthĂ©tique pour cerner et transmettre la spĂ©cificitĂ© de la forme lyrique ? Les lignes qui suivent ont pour seul objet dâaborder et de problĂ©matiser ces questions fondamentales. Elles sâattachent Ă dĂ©crire les options adoptĂ©es dans cette nouvelle traduction desSonnets, non Ă Ă©laborer une thĂ©orie de la traduction poĂ©- tique comme celle, convaincante et brillamment argumentĂ©e, que dĂ©veloppe Yves Bonnefoy dans les pages quâil consacre, au sujet des mĂȘmes sonnets, Ă lâexposĂ© de sa propre dĂ©marche. LâĂ©troite imbrication du poĂ©tique et du théùtral dans lâĆuvre de Shakespeare est manifeste. Nul ne songerait Ă dire que Shakespeare est moins poĂšte dans ses piĂšces que dans sesSonnetset ses autres poĂšmes. De nombreuses formes lyriques sont insĂ©rĂ©es dans le tissu mĂȘme des piĂšces, quâil sâagisse, dansRomĂ©o et Juliette, des sonnets que prononce le ChĆur en guise de Prologue Ă la piĂšce, ou, au dĂ©but de lâacte II, du sonnet, encore, que forment les rĂ©pliques alternĂ©es des personnages Ă©ponymes lors de leur premiĂšre rencontre ; ou bien, dansPĂ©riclĂšs, des diffĂ©rentes interventions en octosyllabes de Gower, qui fait fonction de chĆur. Dans lâintervalle la date de compo- sition deRomĂ©o et Juliettese situe entre 1594 et 1596, et celle dePĂ©riclĂšsen 1608, la forme lyrique est choisie en particulier pour les somptueuses interventions du Prologue ou du ChĆur dansLa Vie dâHenry V, et pour les chansons dâAriel dansLa TempĂȘteou celles du Bouffon dansLa Nuit des nâai citĂ© que les exemples les plus manifestes et les plus Ă©tincelants. Ă lâinverse, il y a de la théùtralitĂ© dans lesSonnets. Le recueil de 1609 met plus ou moins en scĂšne les diffĂ©rents moments dâune relation, voire, parfois, une intrigue ; au fil de la sĂ©quence sâinstalle un dialogisme entre deux entitĂ©s qui peuvent ĂȘtre deux identitĂ©s du poĂšte, entre le poĂšte et lâaimĂ©, ou entre le poĂšte et son amante. Bien que la lecture de poĂšmes Ă haute voix ne soit pas, ou ne soit plus, une pratique sociale courante en France â alors quâelle fait partie de la cĂ©lĂ©bration publique de la poĂ©sie en Grande-Bretagne, au Portugal et plus encore en Russie â je soulignerai ici lâimportance de lâoralitĂ©et mĂȘme de lavocalitĂ©de lâĂ©criture poĂ©tique de Shakespeare dans ses crĂ©ations lyriques tout autant que dans son Ćuvre dramatique. La figure du poĂšte nâest pas scindĂ©e en deux le poĂšte desSonnetset des deux grands poĂšmes mythologiques et Ă©rotiques dâune part, celui des crĂ©ations dramatiques de lâautre. Câest le mĂȘme Shakespeare qui Ă©critHamletet lesSonnets. Un mĂȘme rythme emporte et soutient les poĂšmes et les piĂšces de théùtre, oĂč lâon entend et reconnaĂźt une mĂȘme voix. Pour le dire clairement, les sonnets de Shakespeare sont donc des textes Ă direautant que des textes Ă lire. Il y a Ă cet Ă©gard des similitudes entre la traduction théùtrale et la traduction poĂ©tique. Dans lâun et lâautre cas, les mots sont des gestes, traduisant les pulsions de la pensĂ©e dans un phrasĂ© liĂ© au souffle. Incidemment, lâauteur desSonnetsfait une rĂ©fĂ©rence explicite au jeu de lâacteur au Sonnet 23, dont les premiers vers Ă©voquent un acteur en scĂšne hĂ©sitant sur ses vers, / que le trac paralyse et qui oublie son rĂŽle ». Comme la traductionde théùtre, la traductionde poĂ©sie ne peut se contenter de donner Ă comprendre, elle doit aussi donner Ă entendre, et jâajouterai, donner Ă voir Ă lâĆil qui Ă©coute » Claudel. Ă lâinvar du traducteurde théùtre, le traducteur de poĂ©sie nâa quâun guide dans le dĂ©dale des exigences multiples, souvent contradictoires, qui le tenaillent lâĂ©coute dâune voix dont il cherche Ă trouver lâinflexion. Une voix, une diction, une respiration qui lui font prĂ©fĂ©rer tel vocable, telle musique, tel ordre des mots. Ce travail sur la physique de la langue tente de relayer lâĂ©conomie trĂšs particuliĂšre desSonnetset de recrĂ©er en français leur Ă©nergie phonatoire et vocale tout en respectant la contrainte de la concision. Il rĂȘve, face Ă la forme fixe, deux options antithĂ©tiques qui divisent et opposent les traducteurs soit le respect sacrĂ© de toutes les caractĂ©ristiques formelles du poĂšme, et en particulier du sonnet dans sa version dite shakespearienne » â sa rĂ©gularitĂ© mĂ©trique mais aussi ses rimes et son schĂ©ma de rimes â, soit, Ă lâinverse, une Ă©criture plus libre privilĂ©giant dâautres Ă©lĂ©ments, comme la clartĂ© du sĂ©mantisme et le suivi de la ligne narrative et dramatique. La lecture de nombreuses traductions desSonnetsmontre que les Ă©lĂ©ments majeurs de ces deux options, respect des caractĂ©ristiques formelles et suivi de la ligne narrative et dramatique, ne sont guĂšre compatibles. Deux Ă©cueils symĂ©triques sur lesquels nous allons revenir guettent en effet le traducteur qui adopte lâune ou lâautre approche de façon systĂ©matique. Il va de soi que ces options contraires ne sont pas les seules qui sâoffrent aux traducteurs ⊠La fascination exclusive de la forme, conçue comme seule incarnation respectable de la fidĂ©litĂ©, fait courir le risque de la domination de la mĂ©trique et donc du primat de la versification ; elle Ă©loigne le traducteur de la crĂ©ation poĂ©tique dans sa langue et dans son temps. Aujourdâhui surtout, alors que la poĂ©sie contemporaine ne pratique plus guĂšre la rime, sauf avec des intentions parodiques. Contrairement Ă ce que lâon croit couramment, rien nâest plus facile ni plus dangereux pour un traducteur que dâĂ©crire non pas de la poĂ©sie, mais des vers, de cĂ©der Ă ce quâHenri Meschonnic appelle, avec lâacerbe et impi- toyable luciditĂ© qui le caractĂ©rise, la comĂ©die versificatoire ». On dĂ©cĂšle Ă la simple Ă©coute les mots qui ne sont lĂ que pour la rime ou pour le mĂštre et auxquels rien ne correspond dans lâoriginal. Il peut certes arriver que les rimes dâun sonnet de Shakespeare soient rhĂ©toriques et de pure forme, voire quâil sâagisse de simples rimes pour lâĆil. Mais câest extrĂȘmement rare. Une traduction qui accorde la prĂ©dominance aux structures rimiques et mĂ©triques sâĂ©loigne du suivi scrupuleux de la construction verbale et du parcours du sens. Elle conduit Ă privilĂ©gier la rhĂ©torique, confond poĂ©sie et versification. Une telle dĂ©marche convient mieux sans doute Ă des Ćuvres marquĂ©es par un degrĂ© extrĂȘme de formalisation, comme les longs poĂšmes narratifs que sontVenus et AdonisetLe Viol de LucrĂšce. Les traducteurs qui, Ă rebours, se mĂ©fient de lâembaumement quâimplique la prĂ©dominance de la forme courent quant Ă eux le risque ou assument le choix ? de transformer le poĂšme en rĂ©cit en prose, une prose au mieux cadencĂ©e ou rythmĂ©e. Une partie des traductions les plus rĂ©centes se mĂ©fient tellement des formes fixes et des vers rĂ©guliers â dĂ©casyllabes ou alexandrins â quâelles conduisent Ă nier tout principe de rĂ©currence et de structuration dans la crĂ©ation du poĂšme. Une suite de lignes composĂ©es dâun nombre constamment variable de syllabes fait totalement oublier la forme du sonnet. Les rĂ©alisations qui en dĂ©coulent donnent le sentiment que le traducteur nâa fait que la moitiĂ© du chemin, tenant pour nĂ©gligeable le fait que la crĂ©ation poĂ©tique de Shakespeare apris formedans une construcion verbale codifiĂ©e qui canalise sans lâocculter le jaillissement de la pensĂ©e. Conscient de ces deux dangers opposĂ©s, jâai, pour ma part, tentĂ© un compromis ou une synthĂšse des deux approches en traduisant lesSonnetsde Shakespeare en alexandrins blancs, donc en vers non rimĂ©s, convaincu quâassonances, allitĂ©rations, rimes intĂ©rieures, Ă©chos internes et rythme dâensemble offrent une structuration plus discrĂšte mais tout aussi efficace que celle des rimes. Les premiĂšres traductions des Sonnets de Shakespeare en alexandrins non rimĂ©s sont dues Ă Abel DoysiĂ© 1919 puis Ă Ămile Le Brun 1927, suivis plus tardivement 1942 par Giraud dâUccle pseudonyme de LĂ©on Kochnitzky, puis avec brio par Henri Thomas 1961, et dans un passĂ© plus rĂ©cent par Robert Ellrodt 2002, 2007, envers qui jâexprime ici ma gratitude et mon admiration. Sa traduction est Ă ce jour la plus sĂ»re du point de vue de lâexacitude et de la complexitĂ© du sens. Mon approche se diffĂ©rencie de la sienne en ce que je mâaccorde plus de souplesse et de libertĂ©s dans lâordonnancement du poĂšme, incluant dans un souci de fluiditĂ©, au milieu des alexandrins blancs, des vers de quatorze syllabes quand le contenu informatif oblige Ă ĂȘtre plus long et des dĂ©casyllabes quand, Ă lâinverse â plus rarement â, ce mĂštre suffit Ă prendre en charge la totalitĂ© des dĂ©notations et connotations. Puisque le ton et le style de lâĂ©nonciation sont dĂ©libĂ©rĂ©ment plus modernes que dans les traductions en alexandrins classiques, jâai Ă©galement souvent recours Ă lacĂ©sure Ă©pique ; courante au Moyen Ăge, rĂ©apparue avec les symbolistes et les modernistes, elle consiste Ă compter comme hexasyllabe un premier hĂ©mistiche se terminant soit par unemuet non suivi dâune voyelle, soit par unesuivi dâunsmarquant le pluriel, alors que dans lâalexandrin classique lâhĂ©mistiche nâest hexasyllabique que si leemuet est suivi dâune voyelle. Ainsi, dans ma traduction, le vers 1 du Sonnet 65 Sâil nâeest bronze ni pierre, terre ou mer infinie », ou le vers 7 du Sonnet 78 Ont ajoutĂ© des plumes Ă lâaile des savants », hypermĂ©triques 13 syllabes si lâon applique rigoureusement les rĂšgles de lâalexandrin classique, peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des alexandrins si, suivant la pratique orale, on a recours Ă lacĂ©sure Ă©piquequi Ă©lide la syllabe finale des premiers hĂ©mistiches pierre » dans le Sonnet 65 ou plumes » dans le Sonnet 781.Cette variĂ©tĂ© mĂ©trique et la licence quâajoute la cĂ©sure Ă©pique visent Ă Ă©liminer les chevilles et Ă privilĂ©gier lâĂ©nonciation mimĂ©tique sans recourir Ă des artifices de pure forme. Henri Meschonnic invite Ă pourchasser aujourdâhui les poĂ©tismes », dont lâinversion sytĂ©matique et la nĂ©gation simple un ne » non suivi dâun pas » ou dâun point » sont les manifestations les plus frĂ©quentes. Sans ignorer que la diction poĂ©tique ne sâindexe pas sur le parler courant ou lâoralitĂ© naturelle, je crois plus proche de lâessence de la poĂ©sie de rĂ©duire artefacts et conventions dĂ©sormais mortes, et je nâai pour ma part aucune gĂȘne Ă dĂ©clarer que jâai obstinĂ©ment recherchĂ© la clartĂ© et la limpiditĂ©, activant constamment cette propriĂ©tĂ© inhĂ©rente Ă la traduction dâopĂ©rer quel que soit le dessein conscient du traducteur une forme dâexĂ©gĂšse et dâexplicitation. Beaucoup de sonnets shakespeariens Ă©tant dâune grande complexitĂ© et dâune grande densitĂ© de pensĂ©e, ce souci de limpiditĂ© me semble plus Ă mĂȘme de donner un Ă©cho convaincant du poĂšme quâune pratique faussement mallarmĂ©enne dâobscuritĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e. Je nâentends personnellement pas la voix de Shakespeare dans ces versions françaises qui, confuses Ă la premiĂšre lecture, le relĂšent Ă la deuxiĂšme ou Ă la troisiĂšme et qui semblent confondre obscuritĂ© et profondeur. Sur un point prĂ©cis, jâai, traduisant lesSonnets, inflĂ©chi ma pratique par rapport Ă mes principes de traduction des Ćuvres dramatiques celui du respect de lâalternance entre tutoiement et vouvoiement ou, pour ĂȘtre linguistiquement plus exa ?, de lâalternance entre leyouet lethoudans lâadresse Ă un interlocuteur en anglais nâest que de façon trĂšs globale et grossiĂšre que lâon peut assimiler lâalternance duyouet duthouen anglais Ă©lisabĂ©thain Ă celle du vouvoiement et du tutoiement en français. Dans les Ćuvres dramatiques, lâessentiel est de marquer le passage duyouauthouĂ lâintĂ©rieur dâune scĂšne, et parfois le retour auyouau cours de la mĂȘme scĂšne. Seul le passage duvo=autuet le retour Ă©ventuel auvo=peuvent marquer en français la modification du rapport entre deux personnages. Il ne me paraĂźt guĂšre dĂ©montrable que, dans lesSonnets, lâadresse au bien-aimĂ© ou Ă lâamante parthouimplique un rapport plus intime et plus affectif que lâadresse paryou. Dans ces conditions, jâai optĂ© pour le tu » dans tous les cas de figure, le vouvoiement dâune amante ou dâun bien-aimĂ© risquant de traduire une forme de snobisme et exprimant surtout en français la dĂ©fĂ©rence et la distance sociale. Il est de fait que lâhomme dont le poĂšte est amoureux dans lesSonnetsâ quâil se nommĂąt Henry Wriothesley ou William Herbert, selon les conjectures les plus frĂ©quentes â Ă©tait un aristocrate, mais privilĂ©gier le vous » dans ces poĂšmes dâamour conduit, me semble-t-il, Ă renoncer Ă lâexpression du sentiment dâintense attachement affectif dont ils tĂ©moignent. Câest assurĂ©ment un choix discutable, mais je le revendique parce quâil me semble un adjuvant prĂ©cieux dans la recherche dâune proximitĂ© avec le lecteur âŠ. Jean-Michel DĂ©prats Extraits du texte de Jean-Michel DĂ©prats Traduire les Sonnets » dans le volume Sonnets et autres poĂšmes qui vient de paraitre sous sa direction et celle de GisĂšle Venet dans le Tome VIII des Oeuvres complĂštes de Shakespeare, BibliothĂšque de la PlĂ©iade Jean-Michel DĂ©prats » et Rare portrait considĂ©rĂ© comme authentique de William Shakespeare , vers 1610, attribuĂ© Ă John Taylor et dit le Chandos » pour avoir appartenu Ă Lord Chandos » photos CrĂ©dit
Bonjour je commence tout doucement Ă chercher des sujets et des situations pour mon TFE (je suis au semestre 4). Le tutoiement et le vouvoiement, et ce que cela implique dans la relation soignant/soignĂ© mâintĂ©resse beaucoup. J'ai une petite situation provenant de mon stage en psychiatrie qui n'est pas encore fini. NICOLAS OPPENCHAIM Observatoire du Samusocial de Paris Laboratoire LVMT Paris Est Sociologie RĂ©sumĂ© . Lâobjectif de cet article est de prĂ©senter un exemple de participation active des adolescents Ă une recherche de sociologie sur leurs mobilitĂ©s urbaines. Dans le cadre de cette recherche menĂ©e dans des Ă©tablissements scolaires, les adolescents ont ainsi rĂ©alisĂ© des questionnaires de sociologie quâils ont distribuĂ©s Ă dâautres jeunes. Ils ont Ă©galement pris des photographies et Ă©crit des textes sur leurs mobilitĂ©s, avant dâĂȘtre interrogĂ©s individuellement sur ce thĂšme par le chercheur. Cette mĂ©thode a pour premier avantage de favoriser le consentement Ă©clairĂ© des adolescents en leur faisant comprendre les implications de leur participation Ă une recherche. Elle permet Ă©galement de crĂ©er une relation de confiance avec les adolescents et de stimuler leur rĂ©flexivitĂ© afin de les associer Ă lâĂ©laboration de la recherche. Introduction Est-ce que prendre les adolescents comme objet dâĂ©tude suppose lâutilisation de mĂ©thodes de recherche diffĂ©rentes de celles utilisĂ©es pour les adultes ? Quelles sont les mĂ©thodes permettant de concilier rigueur scientifique et prĂ©occupations dĂ©ontologiques dans lâĂ©tude de cette population ? Ces questions ont Ă©tĂ© beaucoup plus abordĂ©es dans la littĂ©rature sociologique anglophone que dans celle en langue française Danic et al, 2006. Or, elles se sont rĂ©vĂ©lĂ©es centrales dans le cadre de la recherche que jâai menĂ©e sur les mobilitĂ©s quotidiennes des adolescents de zones urbaines sensibles ZUS. Cette recherche avait pour point de dĂ©part lâidĂ©e que la mobilitĂ© constitue une Ă©tape importante de la socialisation des adolescents, car elle est le support du passage du monde familier au domaine public Breviglieri, 2007. Elle permettait ainsi dâenrichir les approches statiques de la sĂ©grĂ©gation, en ne rĂ©sumant pas lâinscription urbaine des adolescents de ZUS Ă leur localisation rĂ©sidentielle et en prenant en compte les interactions quâils ont avec des citadins dâune autre origine gĂ©ographique et sociale durant leurs mobilitĂ©s Oppenchaim, 2009. Lors de cette recherche, jâai alors Ă©tĂ© confrontĂ© Ă un certain nombre de difficultĂ©s mĂ©thodologiques et dĂ©ontologiques, inextricablement liĂ©es comment un enquĂȘteur adulte peut-il accĂ©der aux pratiques de mobilitĂ© des adolescents, qui sont un moment privilĂ©giĂ© de lâentre-soi adolescent ? Comment recueillir et utiliser pour un travail acadĂ©mique des informations sur ces pratiques en sâassurant que les adolescents comprennent ce quâimplique leur participation Ă la recherche ? Ces diffĂ©rentes difficultĂ©s mâont conduit Ă dĂ©velopper une mĂ©thodologie inĂ©dite dont le but Ă©tait de favoriser la participation active des adolescents dans la recherche. Jâai ainsi mis en place des projets dans des Ă©tablissements scolaires, combinant initiation des adolescents Ă la sociologie, rĂ©alisation de textes et de photographies sur leurs mobilitĂ©s ainsi que des entretiens individuels semi-directifs. Afin de mieux comprendre la dĂ©marche mĂ©thodologique que jâai suivie, je procĂ©derai en trois temps. Je dĂ©velopperai tout dâabord les problĂšmes que soulĂšve lâĂ©tude des pratiques de mobilitĂ© des adolescents. Puis, je montrerai en quoi la participation active des adolescents dans la recherche permet de rĂ©soudre en partie ces problĂšmes, avant dâexposer comment jâai concrĂštement favorisĂ© cette participation. Quels problĂšmes dĂ©ontologiques et mĂ©thodologiques soulĂšve lâĂ©tude des pratiques de mobilitĂ© des adolescents ? La premiĂšre difficultĂ© mĂ©thodologique spĂ©cifique Ă laquelle est confrontĂ© un chercheur adulte travaillant sur les adolescents est de mener une recherche malgrĂ© la distance gĂ©nĂ©rationnelle qui existe entre lui et les enquĂȘtĂ©s. En effet, les adolescents se situent dans une pĂ©riode de remise en cause du contrĂŽle des adultes sur leurs pratiques et dâaffranchissement vis-Ă -vis de la tutelle des institutions en charge de leur encadrement Zaffran, 2010. Paradoxalement, la mise en relation du chercheur avec les enquĂȘtĂ©s passe nĂ©anmoins majoritairement par ces institutions Ă©cole, centres sociaux, associations dâaide aux devoirsâŠ, car les adolescents y passent une grande partie de leurs temps et que la prĂ©sence dâadultes y est tolĂ©rĂ©e. Ce passage par les institutions ne concerne pas seulement les chercheurs sâintĂ©ressant aux pratiques des adolescents dans ces lieux, mais Ă©galement ceux qui travaillent sur les pratiques se dĂ©roulant en dehors des cadres institutionnels. En effet, ces pratiques, comme les mobilitĂ©s, constituent des moments privilĂ©giĂ©s de lâentre-soi adolescent. Cela rend alors difficile la prĂ©sence prolongĂ©e dâun enquĂȘteur adulte auprĂšs des adolescents lorsquâils rĂ©alisent ces activitĂ©s. Le chercheur peut certes prendre comme terrain dâobservation les lieux non institutionnels dans lesquels les adolescents se rendent durant leur temps libre, comme les centres commerciaux Kokoreff, 1998. NĂ©anmoins, les entretiens avec les adolescents constituent la source dâaccĂšs Ă ces pratiques la plus souvent utilisĂ©e. LâĂ©tude des pratiques extra-institutionnelles des adolescents est alors marquĂ©e par ce paradoxe les institutions constituent une voie dâentrĂ©e privilĂ©giĂ©e, voire unique, pour le chercheur, alors mĂȘme que les adolescents souhaitent sâĂ©manciper de la tutelle de ces institutions et Ă©prouvent, pour certains, une relative mĂ©fiance Ă leur Ă©gard. Cette mĂ©diation par les institutions doit alors impĂ©rativement ĂȘtre intĂ©grĂ©e Ă lâanalyse des rĂ©sultats obtenus. Elle nâest en effet pas sans influence sur la relation dâenquĂȘte entre des adolescents et un enquĂȘteur adulte, plus ou moins assimilĂ© Ă lâinstitution par laquelle il est entrĂ© en contact avec eux. LâenquĂȘteur ne peut alors totalement sâĂ©manciper des relations asymĂ©triques, notamment en terme de pouvoir et dâautoritĂ©, qui structurent la relation de lâadolescent Ă cette institution. De mĂȘme, cette mĂ©diation influence le profil des adolescents auxquels lâenquĂȘteur accĂšde. Lâinstitution par laquelle le chercheur entre en relation avec les adolescents peut ainsi ĂȘtre en charge dâun public spĂ©cifique. Le choix des adolescents retenus pour lâenquĂȘte peut ĂȘtre Ă©galement fortement orientĂ© par les personnels institutionnels assurant lâinterface avec le chercheur Sime, 2008. Le passage par des institutions pour accĂ©der aux adolescents enquĂȘtĂ©s pose donc un certain nombre de problĂšmes mĂ©thodologiques. Mais il soulĂšve Ă©galement des considĂ©rations Ă©thiques, notamment en ce qui concerne le consentement Ă©clairĂ© Ă participer Ă la recherche. Par exemple, lorsque la mise en contact du chercheur avec les adolescents se fait par lâintermĂ©diaire de lâinstitution scolaire, il peut exister une confusion aux yeux des adolescents entre la recherche proprement dite et les activitĂ©s scolaires habituelles. La participation Ă la recherche pouvant alors ĂȘtre perçue comme obligatoire, lâadolescent risque de ne pas oser refuser la proposition. Ce problĂšme du consentement Ă©clairĂ© ne concerne pas que les enquĂȘtĂ©s mineurs Vassy et Keller, 2008, mais il se pose de maniĂšre spĂ©cifique pour les adolescents pour trois raisons Morrow, 2008. Ils bĂ©nĂ©ficient tout dâabord dâun statut juridique particulier, rendant nĂ©cessaire au niveau lĂ©gal lâobtention dâune signature de leurs tuteurs adultes. Le simple accord des enquĂȘtĂ©s mineurs nâest ainsi pas nĂ©cessairement suffisant pour couvrir le chercheur au niveau lĂ©gal. Dâautre part, les adolescents forment un groupe social plus vulnĂ©rable que les adultes. Au niveau individuel, ils peuvent se voir imposĂ©s lors de leurs interactions avec le chercheur les schĂ©mas dâinterprĂ©tation de celui-ci, par manque dâhabitude de ces situations. Au niveau collectif, ils ne possĂšdent pas de reprĂ©sentants dans la communautĂ© adulte leur permettant de discuter les rĂ©sultats tirĂ©s Ă leur Ă©gard ou de sâassurer que leur parole nâa pas Ă©tĂ© travestie ou retranscrite partiellement. Enfin, le consentement des adolescents Ă participer Ă la recherche peut ĂȘtre influencĂ© par diffĂ©rents biais, comme par exemple la confusion Ă©voquĂ©e prĂ©cĂ©demment entre activitĂ©s obligatoires et activitĂ©s de recherche lorsque celle-ci a lieu dans un cadre institutionnel. La vulnĂ©rabilitĂ© potentielle des adolescents nĂ©cessite donc des prĂ©cautions dĂ©ontologiques, afin de sâassurer que les enquĂȘtĂ©s comprennent les implications de leur participation Ă une recherche sociologique. Elle ne doit cependant pas conduire Ă ne pas investiguer cette population. Les considĂ©rations exposĂ©es prĂ©cĂ©demment sont ainsi assez analogues aux rĂ©flexions qui ont pu ĂȘtre menĂ©es dans le cadre dâenquĂȘtes avec des groupes sociaux adultes vulnĂ©rables, comme les sans-domicile Firdion et al, 1995. Les trois grandes justifications avancĂ©es lors de la mise en place du programme de recherche de lâINED sur cette population peuvent ainsi ĂȘtre transposĂ©es au cas des adolescents. Au niveau scientifique, ne pas mener dâenquĂȘte auprĂšs dâadolescents reviendrait Ă se contenter du regard portĂ© par les adultes sur leurs pratiques. Le chercheur nâaccĂ©derait pas Ă leur point de vue, mais Ă celui des institutions qui en sont en charge. Au niveau dĂ©mocratique, ne pas enquĂȘter sur les adolescents reviendrait Ă ne pas leur donner de statut de personne, Ă supposer une discontinuitĂ© entre leur monde et celui des adultes et donc Ă les exclure symboliquement de la sociĂ©tĂ©. Enfin, au niveau humain, les adolescents ne doivent pas ĂȘtre considĂ©rĂ©s uniquement sous lâangle de leur vulnĂ©rabilitĂ©. Ils peuvent ainsi avoir conscience de la forme de don/contre don impliquĂ© par une situation dâenquĂȘte Skelton, 2008. De mĂȘme, ils peuvent avoir du plaisir Ă livrer leur point de vue Ă un adulte et Ă rĂ©flĂ©chir sur leurs pratiques. Au final, le positionnement Ă©thique du chercheur est fortement influencĂ© par le regard gĂ©nĂ©ral quâil porte sur lâenfance et lâadolescence Morrow, ibid. Si lâadolescent est considĂ©rĂ© uniquement sous lâangle de sa vulnĂ©rabilitĂ©, il nâest pas perçu comme compĂ©tent pour dĂ©terminer lâinfluence, positive ou nĂ©gative, quâaura pour lui la participation Ă une recherche. Au niveau dĂ©ontologique, lâimportant pour le chercheur est alors dâobtenir une autorisation dâenquĂȘter de la part des parents ou des institutions en charge de ces adolescents. Dâautres chercheurs postulent au contraire que les mineurs possĂšdent les compĂ©tences pour comprendre les tenants et aboutissants dâune recherche et peuvent donc accepter ou refuser dâeux-mĂȘmes leur participation Masson, 2004 ; Skelton, ibid. Si le chercheur doit sâassurer au maximum quâils comprennent les consĂ©quences de cette participation Ă court, moyen et long terme, le consentement des adolescents prime sur celui de leurs parents ou des institutions qui en ont la charge. Le chercheur ne peut donc se contenter de lâautorisation Ă©crite des parents ou des personnels institutionnels. Au contraire, il doit faire primer le droit des enfants Ă sâexprimer plutĂŽt que sa propre protection juridique vis-Ă -vis dâautres adultes. Par exemple, lorsque les adolescents sont en mesure de comprendre lâimpact de lâenquĂȘte sur leur vie, il est parfois plus Ă©thique dâagir en fonction du souhait de lâadolescent de donner son point de vue plutĂŽt que de solliciter lâaccord de parents qui pourraient sây opposer Where the child consents to participate the parentâs consent is not required ⊠where children can understand enough to distinguish research from other interventions and to understand the impact on them on participating, it may be more ethical to act on their consent than to require the fully informed consent of a parent. Such an approach gives children the maximum opportunity to have their views and experiences recorded and avoid the risk of exclusion of children whose parents would not respond to a request or would wish to control whom their child speaks to » Masson, ibid. Cette position est en adĂ©quation avec la Convention de 1989 de lâOrganisation des Nations Unies sur les droits de lâenfant, dont les articles 12 et 13 mettent en avant non seulement le droit de regard des enfants sur ce qui les concerne, mais Ă©galement celui dâexprimer leur point de vue sâils le dĂ©sirent Bell, 2008. Cette position commence peu Ă peu Ă se diffuser dans le champ des Ă©tudes françaises Danic et al, 2006. Elle est beaucoup plus rĂ©pandue parmi les recherches anglo-saxonnes sur les pratiques sociales des adolescents, notamment celles qui sont publiĂ©es dans la revue Childrenâs Geography et/ou celles qui sâinspirent de la Participatory Action Research » Hart, 1992. Dans cette mĂ©thode participative, les enquĂȘtĂ©s participent activement au processus de recherche, ils identifient avec le chercheur les problĂšmes de leur communautĂ©, ils choisissent les outils permettant de mieux comprendre ces problĂšmes et ils trouvent ensemble des solutions pour changer leur situation. Nous avons donc vu que prendre les adolescents comme objet de recherche posait un certain nombre de problĂšmes mĂ©thodologiques comment accĂ©der aux pratiques qui se dĂ©roulent en dehors des cadres institutionnels et dĂ©ontologiques comment faire comprendre aux adolescents ce que signifie de participer Ă une recherche, afin quâils puissent consentir, ou non, Ă y participer. Nous allons maintenant voir que la participation active des adolescents Ă la recherche permet de rĂ©soudre en partie ces diffĂ©rents problĂšmes. Quels sont les intĂ©rĂȘts dâune participation active des adolescents Ă la recherche ? Les ouvrages ou revues de langue anglaise citĂ©s prĂ©cĂ©demment contiennent de nombreuses pistes permettant de favoriser le consentement Ă©clairĂ© des adolescents. La principale innovation mĂ©thodologique proposĂ©e est alors dâencourager la participation active des adolescents enquĂȘtĂ©s dans la recherche. Cette participation est plus ou moins importante selon les recherches Hart, ibid. Dans sa forme la plus simple, elle passe par exemple par la prise de photographies, la rĂ©alisation de cartes mentales ou la rĂ©daction de textes par les enquĂȘtĂ©s. La participation est plus importante lorsquâun chercheur dĂ©finit un thĂšme gĂ©nĂ©ral de recherche avant de commencer son enquĂȘte, mais quâil implique ensuite les adolescents dans la construction des questions de recherche Fine et al, 2003, quâils les laissent juges du choix de la mĂ©thode la plus adĂ©quate Ă lâexpression de leur point de vue Skelton, ibid ou quâil les forme au recueil de donnĂ©es auprĂšs dâautres jeunes Alderson, 1995. Plus largement, des adolescents peuvent Ă©galement participer Ă la dĂ©finition des objectifs de la recherche en cours et faire partie de son comitĂ© de pilotage Hart, ibid alors que certains chercheurs dĂ©fendent mĂȘme lâidĂ©e dâune participation dâadolescents aux comitĂ©s dâĂ©thique des universitĂ©s Ă chaque Ă©valuation de projet incluant des enquĂȘtĂ©s mineurs Sime, ibid. Cette participation active des adolescents comporte de nombreux avantages Ă©thiques et scientifiques. La prise de photographies permet ainsi par exemple tout dâabord dâobtenir des informations sur des pratiques et des lieux non accessibles Ă un enquĂȘteur adulte. Elle offre Ă©galement lâavantage dâintĂ©grer Ă la recherche des adolescents Ă©prouvant des difficultĂ©s de verbalisation. Cette participation comporte aussi un aspect ludique, permettant dâentraĂźner lâadhĂ©sion dâadolescents ne souhaitant initialement pas se prĂȘter au jeu de lâentretien ou de lâobservation. Mais elle offre Ă©galement dâautres avantages, notamment celui dâinflĂ©chir les problĂ©matiques de recherche du sociologue tout au long de lâenquĂȘte en y intĂ©grant les capacitĂ©s rĂ©flexives des adolescents Sime, ibid. Les adolescents ne sont en effet pas des idiots culturels », sans aucun regard rĂ©flexif sur leurs pratiques Garfinkel, 1967. Cette participation active favorise Ă©galement la comprĂ©hension des adolescents sur les enjeux Ă©thiques dâune enquĂȘte sociologique, et Ă©claire en consĂ©quence leur consentement Ă participer Ă la recherche. Dans le champ français, ces mĂ©thodes de participation active des adolescents Ă la recherche ont Ă©tĂ©, Ă ma connaissance, mises en Ćuvre dans peu de travaux Dubet et Martucelli, 1996 ; Lepoutre, 2005. Ces travaux mettent en Ă©vidence dâautres avantages de cette participation que ceux Ă©noncĂ©s prĂ©cĂ©demment. Ils montrent tout dâabord comment il est possible dâarticuler objectifs pĂ©dagogiques et production de connaissances scientifiques dans le cadre de projets menĂ©s dans des Ă©tablissements scolaires Lepoutre, ibid. La recherche ne conduit alors pas seulement Ă la reconnaissance du travail du chercheur par ses pairs, mais donne Ă©galement naissance Ă un objet tangible un livre, une exposition⊠auquel les adolescents sont fiers dâavoir collaborĂ©. Cela libĂšre quelque part le chercheur de lâexamen de conscience sur lâutilitĂ© de sa recherche pour les adolescents ayant acceptĂ© dây participer. Ces travaux montrent Ă©galement quâil est nĂ©cessaire de laisser une place dans la recherche Ă la rĂ©flexivitĂ© des adolescents sur leurs pratiques. Le chercheur peut ainsi leur soumettre les interprĂ©tations quâil a tirĂ©es Ă leur Ă©gard, afin dâen amĂ©liorer la pertinence Dubet et Martucelli, ibid. La participation des adolescents Ă la recherche favorise ainsi, entre autres, leur consentement Ă©clairĂ©, elle permet lâaccĂšs Ă des pratiques peu accessibles Ă un enquĂȘteur adulte, elle peut entraĂźner lâadhĂ©sion de jeunes ne souhaitant pas initialement rĂ©pondre Ă des questions, elle Ă©vite de recueillir des discours trop formatĂ©s par les propos que les adolescents ont lâhabitude de tenir aux adultes⊠Une derniĂšre considĂ©ration gĂ©nĂ©rale explique lâintĂ©rĂȘt que jâai portĂ© Ă ces mĂ©thodes. Elles sont en adĂ©quation avec ma perspective thĂ©orique sur la mobilitĂ© des adolescents de ZUS. Dans leurs dĂ©placements, ces adolescents sont confrontĂ©s Ă des situations problĂ©matiques, notamment dans leurs interactions avec des citadins dont ils ne sont pas familiers. Ces Ă©preuves, mĂȘme les plus minimes, peuvent alors conduire Ă un retour rĂ©flexif de lâadolescent sur ses habitudes dâaction et Ă leur modification. Le retour des adolescents durant des entretiens sur les Ă©preuves quâils ont rencontrĂ©es dans leur mobilitĂ© nâest alors possible que sâils adoptent sur leurs pratiques un regard rĂ©flexif, ce qui est un des intĂ©rĂȘts de leur implication active dans la recherche. Pour conclure cette partie, soulignons que lâensemble des considĂ©rations dĂ©ontologiques soulevĂ©es jusquâĂ prĂ©sent ne sont pas totalement spĂ©cifiques aux adolescents. Tout chercheur qui Ă©tudie dans la durĂ©e un monde social est confrontĂ© Ă un moment ou un autre Ă ces considĂ©rations, notamment lorsquâil travaille sur un monde social dominĂ© Lepoutre, ibid. Nâest-il pas en train de trahir la confiance des enquĂȘtĂ©s ? Ne profite-il pas de leur confiance Ă des seuls fins de promotion acadĂ©mique, alors que le sort des enquĂȘtĂ©s ne sera pas modifiĂ© par cette recherche ? Les enquĂȘtĂ©s ont-ils conscience quâune partie de leurs pratiques, mĂȘme anonymisĂ©es, risquent dâĂȘtre portĂ©es sur la place publique ? Comment dĂ©terminer les pratiques quâil convient de rĂ©vĂ©ler ou au contraire de laisser dans lâombre pour ne pas nuire aux enquĂȘtĂ©s ? LĂ aussi, la comprĂ©hension par les enquĂȘtĂ©s de lâimplication de leur participation Ă la recherche est essentielle et elle ne peut pas se limiter Ă la signature dâun formulaire de consentement Ă participer. Les mĂ©thodes visant Ă favoriser la participation active des enquĂȘtĂ©s afin de rĂ©soudre, en partie, ces problĂšmes dĂ©ontologiques nâont dâailleurs pas seulement Ă©tĂ© mises en Ćuvre avec des mineurs. Citons par exemple, dans une perspective thĂ©orique proche de la mienne sur la mobilitĂ©, le projet quâI. Joseph menait sur la ligne de mĂ©tro 2 Ă Paris. Celui-ci souhaitait substituer Ă lâobservation participante traditionnelle une ethnographie participative » avec des itinĂ©raires commentĂ©s dâusagers du mĂ©tro, des auto-confrontations entre citadins ayant des conflits dâusage ainsi que des forums hybrides composĂ©s de gestionnaires et dâusagers Tonnelat, JolĂ© et Kornblum, 2007. Des projets autour de la mobilitĂ© menĂ©s dans huit Ă©tablissements scolaires Avant de prĂ©senter plus en dĂ©tail les projets que jâai menĂ©s dans des Ă©tablissements scolaires, il convient de rappeler quâils ont suivi chronologiquement une ethnographie dâun an avec de jeunes garçons 13-18 ans frĂ©quentant la maison de quartier dâune ZUS de grande couronne. Jây ai Ă©tĂ© confrontĂ© aux difficultĂ©s habituelles rencontrĂ©es par un ethnographe dans son travail de terrain avec des populations dĂ©favorisĂ©es. Il mâa fallu ainsi, classiquement, faire avec la distance sociale qui me sĂ©parait des jeunes afin dâacquĂ©rir un savoir ĂȘtre avec » les adolescents. Cette distance sociale Ă©tait Ă©galement redoublĂ©e par une distance gĂ©nĂ©rationnelle avec les adolescents, qui ne me percevaient ni comme un animateur, ni comme un chercheur, mais me situaient quelque part entre ces deux professions. La prĂ©sence quotidienne parmi ces jeunes, dans le quartier et dans les trains, lâaccompagnement de sorties, la rĂ©alisation de vingt entretiens ethnographiques mâont alors permis de recueillir un riche matĂ©riau dâinformation sur les pratiques de mobilitĂ© des adolescents du quartier. Elle mâa aidĂ© dâune part Ă mieux comprendre les interdĂ©pendances entre ancrage rĂ©sidentiel et pratiques de mobilitĂ© des adolescents, mais Ă©galement quâune des principales Ă©preuves que ces derniers affrontaient dans leurs mobilitĂ©s Ă©tait la confrontation aux autres citadins en raison du triple stigmate sociale, ethnique et gĂ©nĂ©rationnelle dont ils se sentent porteurs Oppenchaim, 2011. Je ressentais cependant une insatisfaction Ă©thique durant cette ethnographie. En effet, si la plupart des jeunes acceptaient de me faire partager en partie leur quotidien et de rĂ©pondre Ă mes questions, cela Ă©tait le plus souvent beaucoup plus dĂ» Ă une sympathie Ă mon Ă©gard quâĂ une rĂ©elle comprĂ©hension des enjeux et intĂ©rĂȘt de mon travail de recherche. TrĂšs peu dâadolescents comprenaient lâintĂ©rĂȘt de se pencher sur leurs pratiques de mobilitĂ©, la plupart y voyant malgrĂ© leur sympathie une maniĂšre dĂ©tournĂ©e des institutions de contrĂŽler leurs moments de libertĂ© hors du cadre des diffĂ©rentes institutions dans lesquelles ils sont insĂ©rĂ©s Ă©cole, travail social, policeâŠ.. Cette absence de comprĂ©hension me questionnait alors sur le sens de la dĂ©marche sociologique, notamment savoir pour qui on Ă©crit et dans quel but ? » Lepoutre, ibid. Cette question se pose gĂ©nĂ©ralement au moment de la restitution de la recherche et du recueil de gains symboliques de la part de lâenquĂȘteur. Elle ne cessait cependant de me tarauder au moment de lâenquĂȘte, ayant lâimpression de recevoir des histoires de vie singuliĂšre de la part de ces jeunes, sans rien leur apporter en retour. Câest alors cette insatisfaction qui a nourri mon intĂ©rĂȘt pour les mĂ©thodes favorisant lâimplication active des adolescents dans la recherche. Ces mĂ©thodes me semblaient dâautant plus intĂ©ressantes que certains adolescents de la maison de quartier dĂ©veloppaient une vraie rĂ©flexion sur leurs pratiques de mobilitĂ©. Un dâentre eux mâexpliqua ainsi un jour quâil avait plus tendance Ă frĂ©quenter ChĂątelet que les Champs ElysĂ©es, car malgrĂ© la prĂ©sence massive de policiers il y Ă©tait beaucoup moins contrĂŽlĂ©. InterrogĂ© sur les raisons de ces contrĂŽles plus nombreux aux Champs-ElysĂ©es, il les expliqua par la prĂ©sence plus importante de touristes, dĂ©finissant au contraire ChĂątelet comme un lieu de passage oĂč la prĂ©sence des jeunes Ă©tait plus tolĂ©rĂ©e. Or malgrĂ© tous mes efforts, il mâa Ă©tĂ© impossible dans le cadre de mon ethnographie de mettre en Ćuvre ces mĂ©thodes. Cela Ă©tait sans doute dĂ» Ă la spĂ©cificitĂ© de mon terrain dâĂ©tude, une maison de quartier considĂ©rĂ©e par les jeunes essentiellement comme un lieu de loisirs et de retrouvailles Ă lâĂ©cart des regards des personnes plus ĂągĂ©s du quartier. Jâai ainsi proposĂ© Ă certains jeunes avec lesquels jâavais dĂ©jĂ rĂ©alisĂ© un entretien classique de prendre des photographies durant leurs dĂ©placements puis de les commenter. La plupart me dĂ©claraient cependant avoir la flemme » et que cela leur rappelait trop le cadre scolaire. Cette difficultĂ© Ă mettre en Ćuvre ces mĂ©thodes Ă©tait Ă©galement renforcĂ©e par le turn-over des jeunes frĂ©quentant la maison de quartier, qui pour certains ne venaient que pour une heure ou de maniĂšre espacĂ©e dans le temps. Jâai alors complĂ©tĂ© cette ethnographie par des projets menĂ©s dans huit Ă©tablissements scolaires quatre classes de troisiĂšme, deux secondes professionnelles BEP vente et deux secondes gĂ©nĂ©rales. Ces projets articulaient trois dimensions dâune part, une initiation des Ă©lĂšves Ă la sociologie, sous la forme de la rĂ©alisation et de la passation dâun questionnaire Ă dâautres adolescents ; dâautre part la rĂ©alisation de textes et de photographies autour de leur mobilitĂ© ; enfin quatre-vingt quinze entretiens semi-directifs dâune heure, rĂ©alisĂ©s aprĂšs lâinitiation Ă la sociologie et donnant lieu dans la majoritĂ© des cas Ă une restitution collective de mon enquĂȘte devant lâensemble des Ă©lĂšves. Mener une recherche dans des Ă©tablissements scolaires suppose tout dâabord de nouer une relation de confiance Ă la fois avec les Ă©lĂšves et avec les professeurs. La construction de cette relation dans le cadre scolaire ne va pas de soi, car un nombre important des adolescents de ZUS entretient un rapport conflictuel avec lâinstitution scolaire. Le principal biais que je devais Ă©viter Ă©tait dâĂȘtre considĂ©rĂ© par les Ă©lĂšves comme un professeur, ou du moins dâĂȘtre assimilĂ© Ă lâinstitution scolaire. Chaque prise de contact avec les Ă©lĂšves comprenait ainsi une prĂ©sentation de la sociologie et de ma dĂ©marche de recherche, en prĂ©cisant bien que je nâappartenais pas institutionnellement Ă lâĂ©tablissement. Jâai alors cherchĂ© Ă casser le cadre scolaire de diffĂ©rentes maniĂšres en Ă©vacuant lâattente de la note câĂ©tait Ă chaque fois une des premiĂšres questions qui Ă©taient posĂ©es par les Ă©lĂšves ou par la possibilitĂ© de tutoiement et dâappellation par le prĂ©nom de maniĂšre rĂ©ciproque. Le fait dâĂȘtre un jeune chercheur ne partageant pas totalement les codes vestimentaires et de langage des professeurs a sans doute Ă©galement participĂ© Ă casser ce cadre scolaire tu nâas pas la voix clean comme un prof » me confia ainsi un jour un jeune lors dâun entretien. La familiarisation antĂ©rieure avec les codes, notamment de langage, des adolescents de ZUS lors de mon ethnographie mâa aussi sans doute aidĂ© Ă ne pas ĂȘtre perçu comme appartenant Ă lâinstitution scolaire. Casser ce cadre scolaire avait pour principal but de renforcer lâidĂ©e dâĂ©galitĂ© dans la construction de la recherche, les Ă©lĂšves mâapportant autant que je pouvais leur apporter, en particulier un projet allant Ă lâencontre de la routine scolaire. JâĂ©tais ainsi sans doute pour les Ă©lĂšves un objet aussi Ă©trange que jâavais pu lâĂȘtre pour les adolescents de la maison de quartier un intervenant extĂ©rieur qui nâest pas un professeur et nâen partage pas totalement les codes. Je ne dis pas que les Ă©lĂšves ne peuvent se confier aux professeurs, mais ne pas ĂȘtre identifiĂ© Ă une figure dâautoritĂ© mâa semblĂ© faciliter lâimplication des Ă©lĂšves. Il convient nĂ©anmoins de ne pas ĂȘtre naĂŻf comme nous le verrons ultĂ©rieurement, lâimplication plus ou moins importante de certains Ă©lĂšves dans le processus de recherche, notamment dans lâĂ©laboration de questionnaires, a pu ĂȘtre motivĂ©e en partie par la pression de leurs professeurs. Cette mise entre parenthĂšses temporaire du cadre scolaire lors de mes interventions Ă©tait tolĂ©rĂ©e par les professeurs dâHistoire-gĂ©ographie, de Français, de Vente ou dâArts Plastiques qui avaient acceptĂ© de travailler avec moi. Ces derniers devaient combiner les intĂ©rĂȘts de recherche du sociologue, lâadhĂ©sion des Ă©lĂšves, ainsi que leurs propres objectifs pĂ©dagogiques. Il sâagissait gĂ©nĂ©ralement, mĂȘme si cela est difficilement quantifiable, de professeurs dynamiques, atypiques pour certains, mais qui partageaient un bon relationnel avec les Ă©lĂšves. Au final, sans ĂȘtre totalement assimilĂ© par les adolescents Ă lâinstitution scolaire, jâai donc pu bĂ©nĂ©ficier des avantages que peut apporter un cadre scolaire par rapport Ă celui de la maison de quartier, notamment pouvoir mener des projets dans la durĂ©e en y impliquant activement les adolescents. Rappelons nĂ©anmoins quâil existe des degrĂ©s dans la participation des adolescents dans la recherche. Celle-ci peut aller de lâinformation des enquĂȘtĂ©s sur les objectifs et les consĂ©quences de lâenquĂȘte au choix par les adolescents du sujet Ă investiguer Hart, ibid. Or, les Ă©lĂšves nâont pas participĂ© directement au choix du thĂšme gĂ©nĂ©ral de ma recherche ou Ă celui des outils, mĂȘme sâils disposaient dâune grande marge dans les modalitĂ©s concrĂštes dâutilisation de ces outils thĂšmes Ă investiguer dans le questionnaire, libertĂ© dans la forme dâĂ©criture des textes, rendu des rĂ©sultats sous la forme dâune exposition ou dâun blog. Sur lâĂ©chelle de participation des enfants Ă la recherche Ă©laborĂ©e par R. Hart 1992 8, je me situe donc au sixiĂšme Ă©chelon sur huit le chercheur dĂ©cide du thĂšme gĂ©nĂ©ral, mais discute avec les enfants des meilleurs moyens de la mener. Lâimposition dâun thĂšme gĂ©nĂ©ral et la rĂ©alisation dâentretiens classiques Ă la fin des projets mâa cependant sans doute permis de ne pas ĂȘtre perçu par certains adolescents comme un simple animateur, ce qui a pu renforcer leur sĂ©rieux et leur implication dans les projets. La premiĂšre dimension de ces projets a Ă©tĂ© la rĂ©alisation de questionnaires par les Ă©lĂšves sur des thĂ©matiques propres Ă lâadolescence quâils avaient auparavant choisies les relations amoureuses et amicales entre adolescents, le rapport des adolescents Ă leur quartier et Ă la ville en gĂ©nĂ©ral, les adolescents et lâorganisation de leur temps. Les Ă©lĂšves ont ensuite distribuĂ© ces questionnaires Ă dâautres adolescents avant quâune restitution des rĂ©sultats ne leur soit faite en classe entiĂšre. Cette initiation Ă la sociologie a prĂ©sentĂ©e plusieurs avantages. Dâune part, elle a permis de faire comprendre aux Ă©lĂšves les enjeux dĂ©ontologiques et scientifiques dâune enquĂȘte. Ces derniers ont ainsi dĂ» expliquer Ă dâautres adolescents, quâils nâavaient parfois jamais vus, que des rĂ©ponses personnelles, par exemple sur leur sexualitĂ©, Ă©taient anonymes et donneraient lieu Ă une restitution en classe, sans que leur nom soit rĂ©vĂ©lĂ©. Ils ont Ă©galement dĂ» faire comprendre Ă ces adolescents en quoi leurs rĂ©ponses prĂ©sentaient un intĂ©rĂȘt de recherche. Les Ă©lĂšves ont ainsi pu saisir en pratique ce quâimpliquait de se prĂȘter Ă une enquĂȘte sociologique. Cette initiation offrait Ă©galement des avantages sur le plan scientifique. Si les thĂšmes des questionnaires Ă©taient divers, ils posaient en filigrane des questions propres Ă ma recherche, en particulier les disparitĂ©s entre filles et garçons sur les horaires de sortie. La restitution des rĂ©sultats des questionnaires en classe entiĂšre a ainsi donnĂ© lieu Ă des discussions trĂšs fournies et a obligĂ© les Ă©lĂšves Ă rĂ©flĂ©chir et Ă argumenter sur certaines spĂ©cificitĂ©s de leurs pratiques. Elle a Ă©galement permis de libĂ©rer la parole de certains jeunes et de prĂ©parer ainsi les entretiens individuels qui ont suivi. Le cĂŽtĂ© ludique de la rĂ©alisation et de la passation des questionnaires a Ă©galement pu contribuer Ă crĂ©er une relation de confiance avec les adolescents et Ă favoriser leur participation ultĂ©rieure Ă ces entretiens. Enfin, dans certains projets il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© que les Ă©lĂšves ne distribueraient pas seulement le questionnaire aux adolescents de leur quartier mais Ă©galement de maniĂšre collective Ă la sortie de grands lycĂ©es du centre de Paris. Cela avait pour premier avantage de faire rĂ©flĂ©chir les Ă©lĂšves sur les disparitĂ©s entre adolescents banlieusards et parisiens. Plus largement, cela donnait lâoccasion Ă certains Ă©lĂšves qui ne sây Ă©taient jamais rendus, de frĂ©quenter les quartiers centraux de Paris. Ils Ă©taient ainsi confrontĂ©s, lors de la distribution en tĂȘte Ă tĂȘte des questionnaires, Ă lâaltĂ©ritĂ© dâadolescents dâun autre milieu social. Une partie des Ă©lĂšves se rendaient ainsi initialement Ă contrecĆur Ă Paris, ayant peur que personne nâaccepte de rĂ©pondre Ă leurs questions. Sâils avaient au dĂ©but faiblement confiance en eux, ils se sont rendus peu Ă peu compte quâils pouvaient rĂ©ussir Ă obtenir lâattention des adolescents parisiens, le statut dâenquĂȘteur permettant par ailleurs de suspendre le temps dâune interaction le stigmate social dont une partie se sentait porteuse. Lien de cause Ă effet ou non, ces Ă©lĂšves ont Ă©tĂ© ensuite beaucoup plus nombreux que la moyenne Ă effectuer leur stage professionnalisant dans Paris intra-muros. Le but premier de la recherche Ă©tait la production de connaissance, et non de faire Ă©voluer, mĂȘme Ă la marge, les compĂ©tences de mobilitĂ© des Ă©lĂšves. NĂ©anmoins, cette distribution du questionnaire dans Paris, ainsi que lâenthousiasme dâune majoritĂ© des Ă©lĂšves pour les projets, offrait Ă©galement lâavantage dâapaiser mes interrogations sur lâutilitĂ© immĂ©diate de ma recherche. ParallĂšlement ou aprĂšs cette initiation Ă la sociologie, les Ă©lĂšves menaient Ă©galement des travaux dâĂ©criture et photographique sur le thĂšme de la ville et des mobilitĂ©s. Ces travaux permettaient de prĂ©parer les entretiens ultĂ©rieurs en donnant un cĂŽtĂ© ludique Ă la recherche, en renforçant ou en crĂ©ant une relation de confiance avec les adolescents et en favorisant le retour rĂ©flexif sur leurs pratiques. Ils donnaient Ă©galement des informations directes sur les pratiques de mobilitĂ© de ces adolescents. La prise de photographies des Ă©lĂšves sur leurs mobilitĂ©s a Ă©tĂ© faite selon deux grandes modalitĂ©s, en raison de diffĂ©rentes contraintes financiĂšres. Lorsque jâai rĂ©ussi Ă obtenir des financements, du Conseil DĂ©partemental de Seine Saint Denis ou des classes APAC du rectorat, les Ă©lĂšves Ă©taient accompagnĂ©s par un photographe professionnel durant une aprĂšs-midi. En lâabsence de financement, les Ă©lĂšves prenaient eux-mĂȘmes des photographies sur leur quartier ou les lieux frĂ©quentĂ©s durant leur mobilitĂ©, Ă lâaide dâappareils jetables distribuĂ©s ou le plus souvent avec leur propre appareil ou tĂ©lĂ©phone portable. Ces photographies permettaient dâintĂ©grer de maniĂšre ludique des adolescents pouvant avoir des difficultĂ©s ou une rĂ©ticence initiales Ă verbaliser leurs pratiques. La prĂ©sence du photographe professionnel prĂ©sentait lâavantage supplĂ©mentaire de permettre une initiation Ă la photographie, ainsi quâune familiarisation Ă certains lieux quâils ne connaissaient pas, les dĂ©placements se faisant le plus souvent par groupe de trois. Au niveau scientifique, ces dĂ©placements ont permis un retour rĂ©flexif des jeunes sur les lieux quâils frĂ©quentent, ces derniers explicitant durant le trajet pourquoi ils choisissaient ce lieu, ce quâil leur Ă©voquait, pourquoi ils insistaient sur tel aspect dans leur prise de vue, etc. Ils me permettaient Ă©galement de renforcer la relation de confiance avec les jeunes et de pouvoir ensuite faire un retour approfondi sur les lieux photographiĂ©s durant lâentretien individuel. Figure 1 Photographie et texte dâun Ă©lĂšve de troisiĂšme gĂ©nĂ©rale avril 2009 Ces prises de photographies ont Ă©tĂ© complĂ©tĂ©es par un travail dâĂ©criture des Ă©lĂšves, soit directement Ă partir des clichĂ©s, soit en sâappuyant sur des descriptions urbaines dâĂ©crivains. Je craignais que cette dimension du projet soit perçue comme trop scolaire, mais elle a recueilli lâadhĂ©sion de la majoritĂ©. Cela sâexplique sans doute par la libertĂ© de forme dont ils disposaient pour dĂ©crire leur quartier et leur rapport Ă la ville Ă©criture de slams, de poĂšmes, description neutre du quartier de rĂ©sidence ou des lieux frĂ©quentĂ©s en sâinspirant des Ćuvres de Georges PĂ©rec dans EspĂšces dâespaces. Jâai choisi, en commun avec les professeurs de Français, ce livre comme support dâaide aux Ă©lĂšves pour dĂ©crire leur quartier, car il contient de nombreux passages qui fournissent un mode dâemploi des descriptions sociologiques sur la ville Becker, 2010. Figure 2 Texte dâun Ă©lĂšve de seconde gĂ©nĂ©rale mars 2009 Ma rue,âŠ, je dois parler de ma rue⊠trĂšs bien. Comment ? Le plus platement possible, dâaccord, jâme lance. Tout dâabord je nâai pas vraiment de rue. Câest plutĂŽt un grand bĂątiment donnant sur un parking. Sur ce parking de 34 places, une quarantaine de voitures sont stationnĂ©es. Il est 19 heures, tout est normal comme dâhabitude. Du haut de mes 15 Ă©tages je peux apercevoir une grosse flaque dâhuile se dĂ©versant dâune voiture sans roue, les restes dâune voiture brĂ»lĂ©e volontairement dâun acte criminel. De chez moi, je peux voir pratiquement tout le Bois Saint Denis, lâaĂ©roport Charles de Gaulle et ses trois terminaux ses trois tours de contrĂŽle et ses quelques 500 vols par jour, une bonne partie du centre-ville et son brouhaha, lâenseigne de Leroy Merlin » de Livry Gargan clignotant toutes les trois secondes et demie, et le phare de Paris, lâĆil de Paris brillant de mille feux Ă la tombĂ©e de la nuit, tournoyant et mâĂ©blouissant Ă vingt quatre secondes dâintervalle. En bas, devant mon hall, on peut entendre un jeune murmurer Ă un vieillard Jâte donne une dix ». Le vieux rĂ©pondit Non, je, jeâŠje veux une trente ! ». Ah nan ici, câest moi qui choisis, jâte passe une dix ! Un point câest tout ! ». TrĂšs bien tu as gagnĂ©, donne moi une ». Ou bien un autre, encore plus jeune, essayant de suivre les paroles, incomprĂ©hensibles pour lui, dâun rappeur amĂ©ricain quâil a soigneusement tĂ©lĂ©chargĂ©es illĂ©galement et mis sur son I-Pod vidĂ©o troisiĂšme gĂ©nĂ©ration huit gigas, quâil a volĂ© Ă un pauvre homme dans le RER il sâen vante tous les jours. Sur le mur qui fait face au parking, on remarque que le numĂ©ro de mon immeuble est le quatre-vingt treize ou plutĂŽt le trois avec, peint Ă la peinture blanche, un neuf devant, pour rendre le bĂątiment plus beau. Câest bien, câest crĂ©atif, comme quoi avec peu on peut faire beaucoup. Sur le mur de la gauche, un petit dĂ©gradĂ© de couleurs qui devient de plus en plus foncĂ©. Câest le jeune qui Ă©coutait du rap US » qui vient dâarriver ici. Il nâhabite pas dans ce bĂątiment, mais il y reste jour et nuit et il nâa aucune honte ou pudeur. Ah ! Je viens de voir un petit garçon seul qui a failli se faire renverser par une Renault 25 qui voulait se garer. Le petit courait derriĂšre son ballon NĂ©mo en pleurant car il avait Ă©tĂ© percĂ© par le chien dâun jeune qui, faisant des tractions Ă lâarrĂȘt de bus frime avec ses muscles et ses deux bĂ©bĂ©s Rottweiler. Les deux Rottweilers ont les oreilles et la queue coupĂ©es aux ciseaux par leur maĂźtre, car comme ces chiens font des combats, il vaut mieux quâelles soient coupĂ©es, car si, lors dâun combat, lâun dâeux perd une oreille, ce pourrait ĂȘtre trĂšs embĂȘtant et humiliant pour le maĂźtre. Une bande dâadolescents, sĂ»rement collĂ©giens, avec leurs cartables imbibĂ©s de Tipex, viennent de passer dire bonjour aux jeunes postĂ©s devant mon bĂątiment, ils prennent sur eux alors quâil ne le faut pas ! AprĂšs les avoir saluĂ©s, ils reprennent leur balade avec ce quâils appellent une dĂ©gaine. Jâappelle ça boiter mais câest leur choix. Ils rencontrent deux jeunes demoiselles fashion », les adolescents se ruent sur elles comme sâils avaient aperçus leur idole. Certains leur font la bise et dâautres leur serrent la main pour montrer leur indiffĂ©rence. Ils partent ensemble sur le cĂŽtĂ© du bĂątiment que je ne peux pas observer. Je ferme la fenĂȘtre de ma cuisine dâoĂč je vous dĂ©cris mon environnement quotidien, grĂące Ă des jumelles que jâai utilisĂ©es pour plus de prĂ©cision. La fermeture de cette fenĂȘtre permet une coupure entre le bruit assourdissant des klaxons du 619 et le calme rĂ©gnant dans ma maison. JâespĂšre que cette description vous a permis de plonger au cĆur de ma rue. Comme pour les photographies, ces textes me servaient de support aux entretiens ultĂ©rieurs, avec lesquels ils entraient bien souvent en cohĂ©rence. Ils tĂ©moignaient ainsi avec finesse de diffĂ©rents rapports entretenus au quartier de rĂ©sidence, parfois mieux dĂ©crits dans les rĂ©cits des jeunes que dans leurs propos. Lâensemble des textes et photographies rĂ©alisĂ©s, couplĂ© aux rĂ©sultats des questionnaires, ont ensuite donnĂ© lieu Ă des opĂ©rations de valorisation, afin que les Ă©lĂšves puissent voir le rĂ©sultat de leur travail. Il leur Ă©tait ainsi demandĂ©, le plus souvent au dĂ©but des projets, le mode de restitution de leur travail ayant leur prĂ©fĂ©rence. Cette restitution a alors prise diffĂ©rentes formes mise en place dâun blog, expositions dans les halls des Ă©tablissements, au centre de documentation ou lors de journĂ©es portes ouvertes, rĂ©alisation dâun petit livret financĂ© par le Conseil gĂ©nĂ©ral de Seine Saint Denis⊠A la suite de la rĂ©alisation des questionnaires, textes et photographies, des entretiens individuels dâune heure Ă©taient proposĂ©s. Il avait Ă©tĂ© bien expliquĂ© que ces entretiens nâĂ©taient pas obligatoires, bien quâils aient lieu le plus souvent durant les heures de cours et dans lâenceinte des Ă©tablissements. La quasi-totalitĂ© des Ă©lĂšves ont acceptĂ© de se prĂȘter au jeu, en raison sans doute de la bonne rĂ©ception du projet dans son ensemble la majoritĂ© des Ă©lĂšves se montra ainsi enthousiaste Ă lâĂ©gard dâactivitĂ©s qui sortaient du cadre scolaire habituel, y compris les Ă©lĂšves en difficultĂ© et ayant un rapport compliquĂ© Ă lâinstitution scolaire. Cela sâexplique sans doute en partie par le fait que les mobilitĂ©s ne soient pas un sujet trop intime, les Ă©lĂšves pouvant parler de ce thĂšme entre eux. Il nâest ainsi pas certain que de tels projets aient pu ĂȘtre menĂ©s sur le thĂšme de la sexualitĂ©. NĂ©anmoins, une minoritĂ© dâĂ©lĂšves sont restĂ©s en retrait, ne manifestant au contraire de leurs camarades aucun enthousiasme. Il sâagissait principalement dâĂ©lĂšves introvertis ou avec une frĂ©quentation trĂšs Ă©pisodique des Ă©tablissements scolaires. Ces derniers ont certes acceptĂ© ensuite le principe dâun entretien, mais ils me confiĂšrent ensuite que leur motivation principale Ă©tait de manquer des heures de cours. Je nâai pas sollicitĂ© une autorisation des parents pour la rĂ©alisation de ces entretiens, pour les raisons exposĂ©es au dĂ©but de cet article. Lâabsence dâautorisation me semblait dâautant moins problĂ©matique au niveau dĂ©ontologique, que les entretiens Ă©taient rĂ©alisĂ©s aprĂšs que la rĂ©alisation et passation des questionnaires aient fait comprendre aux Ă©lĂšves ce que signifiait de participer Ă une enquĂȘte de sociologie. Le principe de lâenregistrement ayant Ă©tĂ© toujours acceptĂ© Ă trois exceptions prĂšs, une version sur CD Ă©tait remise au jeune quelques jours aprĂšs la rĂ©alisation de lâentretien, Ă la demande initiale dâune grande partie des Ă©lĂšves. Jâai Ă©galement interrogĂ© systĂ©matiquement les adolescents Ă la fin de lâentretien sur leur ressenti, la plupart me confiant Ă cette occasion leur satisfaction. Plusieurs dâentre eux me dĂ©clarĂšrent que cet entretien leur avait permis de mieux comprendre que la mobilitĂ© nâĂ©tait pas innĂ©e et quâils avaient dĂ» apprendre Ă se confronter Ă lâaltĂ©ritĂ©. Il sâagissait nĂ©anmoins essentiellement dâadolescents ayant des pratiques de mobilitĂ© spĂ©cifiques, trĂšs fortement tournĂ©es vers la flĂąnerie urbaine. Dâautres, plus rares, me confiĂšrent leur impression dâavoir expĂ©rimentĂ© une sĂ©ance de psy » leur ayant permis de mieux se connaĂźtre, confirmant ainsi que lâentretien avait permis un retour rĂ©flexif sur les pratiques. Enfin, une partie des Ă©lĂšves ayant peu lâoccasion de se dĂ©placer en dehors de leur quartier souligna que cela leur avait fait du bien de parler des problĂšmes de leur vie quotidienne Ă un intervenant extĂ©rieur. Ce questionnement immĂ©diat sur leur ressenti nâĂ©tait pas la seule occasion dâĂ©change avec les Ă©lĂšves sur les entretiens. En effet, une fois les entretiens rĂ©alisĂ©s avec lâensemble des volontaires, une sĂ©ance de restitution Ă©tait organisĂ©e en classe entiĂšre, suivie dâun dĂ©bat sur les principaux rĂ©sultats obtenus. Cette restitution Ă©tait guidĂ©e Ă lâorigine par des considĂ©rations dĂ©ontologiques. Elle eut nĂ©anmoins des rĂ©percussions importantes au niveau des rĂ©sultats scientifiques de ma recherche, en particulier sur la typologie des jeunes que jâavais effectuĂ©e en fonction de leurs pratiques de mobilitĂ©. Des jeunes, issus de diffĂ©rents Ă©tablissements scolaires, sont venus ainsi me confier Ă la fin de la restitution quâils comprenaient ma typologie mais quâils se reconnaissaient en partie dans deux catĂ©gories. Ces remarques mâincitĂšrent Ă porter une attention plus soutenue aux processus dâapprentissage et de socialisation multiple des adolescents. Elles me permirent ainsi de complexifier mon approche initiale trop statique et rigoriste de la typologie. Conclusion La mĂ©thode que je viens dâexposer dâune co-construction dâune recherche avec des adolescents possĂšde donc des avantages Ă©thiques et scientifiques. Elle Ă©tait en tout cas adaptĂ©e Ă mon objet de recherche consistant Ă mieux comprendre les diffĂ©rentes Ă©preuves auxquelles sont confrontĂ©s les adolescents de ZUS durant leurs mobilitĂ©s. Elle ne prend sens quâen complĂ©mentaritĂ© avec les autres matĂ©riaux ethnographiques et statistiques recueillis. Ces diffĂ©rentes mĂ©thodes sâĂ©clairent mutuellement et soulĂšvent chacune des difficultĂ©s Ă©thiques et scientifiques propres. Jâai cependant tirĂ© deux enseignements majeurs de cette mĂ©thode relativement originale consistant Ă faire des adolescents des partenaires de recherche et non un simple objet dâĂ©tude. Dâune part, les dimensions Ă©thiques et scientifiques dâune recherche sur les adolescents ne sont guĂšre dissociables, la mĂ©thode de collecte de donnĂ©es influant fortement sur le matĂ©riau recueilli. Dâautre part, les adolescents sont sans nul doute compĂ©tents pour interprĂ©ter ce que la sociologie dit Ă leur propos. Ils ne sont ainsi pas les simples rĂ©ceptacles dâune socialisation familiale ou dans lâapprentissage de normes comme on les prĂ©sente souvent, mais Ă©galement des acteurs capables et souvent dĂ©sireux dâavoir un regard rĂ©flexif sur leurs pratiques. Bibliographie ALDERSON P. 1995 Listening to Children Children, Ethics and Social Research, Londres, Barnardoâs, 130p. BECKER H. 2010 Comment parler de la sociĂ©tĂ© ? Artistes, Ă©crivains, chercheurs et reprĂ©sentations sociales, Paris, La DĂ©couverte, 320p. BELL N. 2008 Ethics in child research rights, reason and responsibilities », Childrenâs Geographies, 6/1, BREVIGLIERI M. 2007 Ouvrir le monde en personne. 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Lâouvrage de Mael Virat, Quand les profs aiment les Ă©lĂšves » avril 2019, Odile Jacob fait figure de pavĂ© dans la mare. Aimer les Ă©lĂšves ? Et pourquoi pas les border le soir aussi ? Le verbe aimer » nâa pas bonne presse dans les Ă©tablissements secondaires. On lui prĂ©fĂšre le substantif bienveillance ». Non seulement parce que la polysĂ©mie peut sâavĂ©rer tendancieuse aimer Ă©voque spontanĂ©ment la relation amoureuse, mais aussi parce que depuis longtemps la relation affective entre adultes et mineurs est circonscrite au cercle familial. De plus, avec la montĂ©e des incivilitĂ©s et violences dans les collĂšges et lycĂ©es, les profs sont peu enclins Ă verser dans lâaffectif. Aimer les Ă©lĂšves leur permet de progresser de 10 % environ Pourtant, le chercheur Mael Virat assure quâaimer les Ă©lĂšves peut permettre Ă ces derniers de progresser de maniĂšre significative, Ă hauteur de 10 % environ. En sâappuyant sur diverses Ă©tudes amĂ©ricaines pour la plupart, il Ă©tablit un lien certain entre implication affective du professeur et motivation des Ă©lĂšves. Ceux-ci ne travaillent pas davantage pour faire plaisir au prof, mais sâintĂ©ressent plus Ă sa matiĂšre, explique lâauteur. Il nomme amour compassionnel » cet investissement affectif envers les apprenants. Lâamour compassionnel est une relation asymĂ©trique de responsabilitĂ© de lâadulte envers lâenfant. Cette responsabilitĂ© implique un intĂ©rĂȘt pour lâenfant et une grande attention. Cela coĂ»te de lâĂ©nergie et fait que lâenseignant est personnellement affectĂ© Ă©motionnellement par la rĂ©ussite ou lâĂ©chec de lâĂ©lĂšve. Mais il sait quâil nâa pas Ă attendre grand chose en une relation qui nâa pas besoin de limites car par dĂ©finition elle est attentive Ă lâautonomie de lâĂ©lĂšve. Câes le contraire du copinage, de lâintrusion ou de la relation amoureuse. La question câest comment exprimer cet engagement affectif. ça nâimplique pas le tutoiement. Mais ça impose un engagement comportemental pour le professeur ».source La relation affective entre enseignants et Ă©lĂšves a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme nĂ©cessaire. ComĂ©nius pĂšre de la pĂ©dagogie moderne, dont le nom a Ă©tĂ© donnĂ© Ă un programme Ă©ducatif europĂ©en bien connu disait au 17e siĂšcle Quâon parle pour fĂ©liciter, exhorter, rĂ©primander, il faut sâinspirer du principe suivant celui qui ordonne, enseigne, conseille, rĂ©primande doit montrer clairement quâil fait cela paternellement. Le but du maĂźtre est dâĂ©lever les cĆurs, non dâabaisser la personne. Si cette affection nâest pas sentie par les Ă©lĂšves, ils mĂ©prisent la discipline avec obstination. » Plus tard, ceux quâon appelle Les pĂ©dagogues du coeur » Pestalozzi , Bosco, Deus Ramos, Neill, etc prĂŽneront Ă©galement cette implication affective. Cependant, cette vision de la pĂ©dagogie nâa pas obtenu le suffrage des autoritĂ©s et, aujourdâhui, il nâest pas rare quâun inspecteur rĂ©primande un enseignant parce quâil le trouve trop proche de ses Ă©lĂšves » sans quâaucun soupçon de relation malsaine soit incriminĂ©. En 2018, une collĂšgue dâespagnol sâest ainsi vu attribuer un rapport dâinspection accablant pour ce seul motif. Cette enseignante ne faisait pourtant rien dâautre quâencourager chaleureusement tous ses Ă©lĂšves, et montrer un rĂ©el intĂ©rĂȘt pour leurs Ă©tats Ă©motionnels. Ne pas aimer les Ă©lĂšves provoquerait une dissonance cognitive Ă lâorigine de lâĂ©puisement professionnel Pour Mael Virat, docteur en sciences lâĂ©ducation sa thĂšse porte prĂ©cisĂ©ment sur ce sujet mais aussi diplĂŽmĂ© en psychologie, il ne fait pas de doute que lâinjonction tacite ou explicite de garder une distance affective avec les Ă©lĂšves est Ă lâorigine de nombreux burn out dâenseignants, notamment ceux qui ont choisi ce mĂ©tier dans une perspective humaniste transmettre des valeurs et participer Ă lâĂ©lĂ©vation gĂ©nĂ©rale de lâĂ©lĂšve, et non lui transmettre seulement des connaissances disciplinaires. La neutralitĂ© ou distance prĂ©conisĂ©e aux professeurs entre alors en contradiction avec le besoin qui les a orientĂ©s vers lâenseignement, et ils sâĂ©puisent Ă lutter contre ce besoin. Cependant, aimer les Ă©lĂšves au sens dâamour altruiste ne peut se faire que lorsque les conditions sont rĂ©unies. Des classes trop chargĂ©es, une charge de travail invisible trop importante, des perturbations personnelles, une dĂ©tresse professionnelle, occultent la disponibilitĂ© affective nĂ©cessaire pour sâengager dans une relation dâamour compassionnel ». Le professeur ne dispose pas, dans ce cas, des ressources internes qui lui permettraient de sâintĂ©resser de maniĂšre authentique Ă lâĂ©chec ou la rĂ©ussite de chacun de ses Ă©lĂšves. Lâinstitution a donc un rĂŽle majeur Ă jouer, puisquâelle constitue lâinstance rĂ©gulatrice qui peut permettre aux enseignants de travailler dans de bonnes conditions. Ne pas confondre amour des Ă©lĂšves et bienveillance Si la bienveillance est au coeur du discours institutionnel, câest une notion qui ne rejoint pas lâamour prĂŽnĂ© par lâauteur. En effet, la bienveillance est souvent rĂ©duite Ă une sĂ©rie de ne pas » ne pas noter trop sĂ©vĂšrement, ne pas humilier, ne pas trop sanctionner, ne pas surcharger de travail, ne pas ennuyer, etc. Câest une dĂ©marche de contrĂŽle, qui vise Ă circonscrire dâĂ©ventuelles dĂ©rives autoritaristes. A lâinverse, la dĂ©marche dâamour compassionnel » que dĂ©fend Mael Viat sâinscrit dans une dynamique active » Des marques dâattention souvent non verbales. Les Ă©lĂšves y sont sensibles mĂȘme quand ils nâen sont pas conscients. Le ton pris pour Ă©changer ou rĂ©pondre aux questions de lâĂ©lĂšve par exemple. La joie exprimĂ©e pour sa rĂ©ussite. Des attentions en dehors de la classe. Des gestes qui montrent que lâenseignant est affectĂ© par sa relation avec lâĂ©lĂšve. Ca peut ĂȘtre de la joie, de lâenthousiasme ou mĂȘme de la colĂšre du moment que ça montre lâimplication du professeur dans la relation avec lâĂ©lĂšve. Plus globalement, câest tout ce qui montre que le professeur est investi comme individu, et pas seulement comme professionnel », prĂ©cise lâauteur. Quelques exemples concrets demander Ă lâĂ©lĂšve sâil se sent mieux quand il a Ă©tĂ© absent pour maladie, ou le questionner sur les suites dâune intervention mĂ©dicale, sur sa gestion de la douleur, avec une rĂ©elle empathie ses problĂšmes personnels sâil se confie, et le souhaiter un bon anniversaire quand ça tombe un jour de expliquer les consĂ©quences de ses actes sâil persiste dans une mauvaise voie y compris lâabsence de travail.raconter Ă lâoccasion une anecdote personnelle, afin de crĂ©er une proximitĂ© sur son mode de vie afin de dĂ©celer dâĂ©ventuelles raisons externes Ă son manque dâ avec gentillesse une nouvelle coupe de cheveux ou un effort dâĂ©lĂ©gance. En somme, toute interaction qui va sâinscrire dans une relation humaine simple plutĂŽt que dans une perspective purement professionnelle va participer de la construction de cet amour compassionnel ». Et cela ne veut pas dire que la relation doit se limiter Ă cela câest un plus, pas un substitut. Pour le dire autrement, le prof qui aime ses Ă©lĂšves agit avant tout en tant que prof, mais sâintĂ©resse aussi vraiment Ă chaque adolescent. Il est capable de voir lâadolescent, la personne humaine, sous lâuniforme de lâĂ©lĂšve. Suivez-nous et partagez pour les collĂšgues !DetrĂšs nombreux exemples de phrases traduites contenant "implique dans une relation" â Dictionnaire anglais-français et moteur de recherche de traductions anglaises. Chez les Anglo-Saxons, pas dâhĂ©sitation, tout le monde se dit âyouâ. En France, on balance entre le âvousâ et le âtuâ selon des codes non-dits mais trĂšs prĂ©cis⊠A un militant de base qui lui demandait Je peux te tutoyer ? », François Mitterrand aurait rĂ©pondu Si vous voulez ! », raconte la journaliste Claude Aubry dans Dites-moi tu ! Horay, 1999. Aucun risque de subir un tel affront pour un Anglo-Saxon de lâautre cĂŽtĂ© du Channel et Outre-Atlantique, pas dâambiguĂŻtĂ© ni dâalternative, il nâexiste quâun seul pronom, you ». En Afrique du Nord, en revanche, le tutoiement est de rigueur, le BerbĂšre nâa pas de mot pour dire vous ». Chez nous, oĂč les deux sâutilisent, il sâagit dâapprendre les codes qui les rĂ©gissent, la difficultĂ© Ă©tant que lâessentiel relĂšve de lois non Ă©crites et que lâenjeu est dâimportance un tu » inappropriĂ© peut passer pour un manque de respect et installer immĂ©diatement celui qui le profĂšre dans la peau dâun grossier personnage, mal Ă©duquĂ©. En fait, de tu » Ă vous », câest tout un univers relationnel qui se dessine de lâĂ©galitĂ© Ă la domination, de lâintimitĂ© Ă la trivialitĂ©, de la provocation Ă la soumission, de la fraternitĂ© Ă lâexclusion⊠Autant de raisons de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant dâĂȘtre Ă tu et Ă toi ». Le âtuâ Ă©galitaire Dessine-moi un mouton. » Lâenfant, puisquâon sadresse Ă lui ainsi, imagine lâunivers uniquement constituĂ© de tu ». Nâayant pas encore accĂšs aux diffĂ©rences de race, de classe ou de gĂ©nĂ©ration, tous les humains sont pour lui ses semblables, sans distinction. Toi, tu es moche », lance-t-il Ă la vieille dame qui vient de lui dire quâil Ă©tait vraiment mignon. Et le SDF ou le chef dâentreprise sont logĂ©s Ă la mĂȘme enseigne. Tant quâil nâest pas initiĂ© aux codes langagiers, quâil nâa pas intĂ©grĂ© les rĂšgles de la biensĂ©ance qui permettent aux adultes de se repĂ©rer socialement, lâenfant instaure une position dâĂ©galitĂ© entre lui-mĂȘme et tous ceux qui lâentourent », explique un instituteur. En gĂ©nĂ©ral vers 6-7 ans, il apprend Ă vouvoyer les grandes personnes. En tout cas, quand il sâagit dâinconnus, car il tend Ă conserver le tutoiement pour sâadresser Ă ses proches. Dans les grandes familles bourgeoises ou aristocratiques, en revanche, le vouvoiement est presque toujours obligatoire. On se dit vous » entre parents et enfants, entre conjoints. Petit, mon pĂšre, entourĂ© de domestiques, ne voyait ses parents que tous les 36 du mois, se souvient Arnaud. Sâil a maintenu le traditionnel vouvoiement, il Ă©tait en mĂȘme temps trĂšs proche de moi, et ce âvousâ crĂ©ateur de distance ne mâempĂȘchait pas de le âvannerâ. Ce nâest que devant mes amis que ce vouvoiement me gĂȘnait marquant trop clairement notre diffĂ©rence de milieu, jâen avais honte et jâĂ©vitais de mâadresser directement Ă mon pĂšre. » Devenu pĂšre et faisant fi de sa particule, il a pris le parti de tutoyer sa fille. Sur le plan psychologique, tutoyer revient Ă sâidentifier Ă lâautre, le pronom tu » crĂ©ant une communautĂ© affective ou dâintĂ©rĂȘt, quâelle soit Ă©phĂ©mĂšre ou durable. Câest pour cela que deux personnes, lorsquâelles se rencontrent dans une salle de sport ou un hĂŽtel du bord de mer, nâhĂ©siteront pas trop Ă se tutoyer. On partage la mĂȘme passion, on a choisi le mĂȘme lieu de vacances, et ces affinitĂ©s rendent le tutoiement admissible. Alors que si les mĂȘmes personnes se croisent, anonymes, au coin dâune rue, elles vont tout naturellement se vouvoyer. La communautĂ© produite par le tu » explique pourquoi il est omniprĂ©sent dans les partis politiques, les syndicats ou les loges maçonniques. A toi de prendre la parole camarade ! » Au Parti, le tutoiement est de rigueur explique une militante communiste. Par Ă©galitĂ©, fraternitĂ©, et justement par opposition aux classes dominantes et bourgeoises. » Mais attention, ces tu »-lĂ sont plus complexes quâil nây paraĂźt et se modulent en fonction des milieux et des castes, produisant des degrĂ©s de fraternitĂ© trĂšs variables. Chez les francs-maçons, par exemple, on se tutoie, en se tenant les coudes, dans la discrĂ©tion, car on partage un mĂȘme secret rĂ©vĂ©lĂ© lors de lâinitiation du maçon dĂ©butant. Dans le show-biz, la publicitĂ© ou la presse, câest un signe de reconnaissance Ecoute, coco, on est entre nous. » Le âtuâ dâautoritĂ© Tu mouches ton nez et tu dis bonjour Ă la dame. » Câest par ces petites phrases que lâadulte initie lâenfant aux codes destinĂ©s Ă le transformer en ĂȘtre civilisĂ©. Et comme tous les petits, Quentin, 6 ans, les dĂ©teste ArrĂȘte de me donner des ordres », rĂ©torque-t-il Ă sa mĂšre. Ce nâest cependant que le dĂ©but dâun long apprentissage Ton cahier est un torchon », lui lancera lâinstituteur ; Tu as encore oubliĂ© le pain ! » lui reprochera plus tard son conjoint. Certains tu » ont pour seule fonction de nous apprendre Ă courber lâĂ©chine, et de nous rappeler quâentre nos dĂ©sirs et ceux des autres se tient souvent un large fossĂ© ! Renoncer au libre exercice de ses pulsions et impulsions, les refouler dans les profondeurs de lâinconscient, est le BA de la vie en sociĂ©tĂ©, nous apprend la psychanalyse. Attention pourtant Ă ces tu » si impĂ©ratifs. Ils sont porteurs de menace, de dĂ©valorisation, dâĂ©tiquetage, analyse le psychosociologue Jacques SalomĂ©, qui conseille dâen moduler lâusage. Toute relation, pour ĂȘtre vivante et le rester, suppose une alternance de positions dâinfluence acceptĂ©e et acceptable par les protagonistes. » Le âtuâ amoureux Le cĂ©lĂšbre Tâas de beaux yeux, tu sais » pulvĂ©rise la distance entre amoureux. La mĂȘme phrase vouvoyĂ©e ou vousoyĂ© â les deux verbes ont longtemps Ă©tĂ© en concurrence â nâaurait certes pas le mĂȘme effet. Les AmĂ©ricains, contraints de vivre dans lâunivers du vous », tentent de dĂ©passer cet obstacle en Ă©maillant leurs propos amoureux de Honey », Darling », Dear », etc. Horripilant, pour nos oreilles françaises habituĂ©es Ă dĂ©tecter la progression de lâintimitĂ© entre deux ĂȘtres par le merveilleux passage du vous » au tu ». A ces avalanches de mon miel », mon sucre » et autres douceurs, nous prĂ©fĂ©rons tellement ces dĂ©licieux trĂ©buchements verbaux qui nous font demander soudain Veux-tu un peu dâeau », Ă celui que nous vouvoyions encore quelques minutes auparavant. Ce tutoiement inopinĂ© rĂ©vĂšle alors notre dĂ©sir de rapprochement. Impossible alors de revenir en arriĂšre. Au stade oĂč lâon peut dire Jâai envie de toi », les choses sont dĂ©jĂ trĂšs avancĂ©es, et Ă peu prĂšs irrĂ©versibles⊠Encore faut-il pouvoir parler dans ces premiers instants », note GĂ©rard Zwang dans La Fonction Ă©rotique Laffont, 1978. Mais il y a aussi le vous-Ă©rotique » auquel tiennent certains couples Jâai envie de vous » signifie alors comme la premiĂšre fois ». Coquetterie de langage, il anoblit les propos les plus Ă©grillards Faites de moi votre esclave ! » Ce vouvoiement Ă©rotico-ludique a le pouvoir magique de nourrir la flamme du dĂ©sir. Il la protĂšge de lâusure, entraĂźnant les partenaires de la proximitĂ© Ă la mise Ă distance feinte, tout en convoquant tour Ă tour lâĂ©lĂ©gance, lâhumour, la tendresse ou lâironie, courroucĂ©e. Vous ĂȘtes mon lion superbe et parfois gĂ©nĂ©reux », se moque ainsi Aline Ă lâadresse de son Ă©conome mari. Mais quand la rupture est inĂ©vitable, Patricia Kass, chante âJe te dis vousâ. Le âtuâ agressif Rien dâinnocent dans le Nique ta mĂšre », rĂ©ponse au raciste Tâes pas dâici toi ? » ou au trĂšs policier Tes papiers ! ». Quand le vernis des apparences craque surgit le tu-insulte » que les automobilistes utilisent comme une seconde langue Va donc, eh, gros con ! » AllĂšgre, tu nous gonfles, arrĂȘte ton baratin », clamaient les slogans quand il Ă©tait ministre de lâEducation nationale. Avec des tu » adressĂ©s Ă ceux quâordinairement, par dĂ©fĂ©rence, on vouvoie, les foules mĂ©contentes se dĂ©foulent. Inversement, le jour oĂč vos collĂšgues rĂ©pondent par un vous » Ă votre tu » convivial, lâheure de la retraite sonne. DĂ©sormais, confie Claude Aubry, qui rentre dans cette tranche dâĂąge, si on me tutoie dâoffice, câest quâon est myope, perclus de bonnes intentions, Ă©tourdi ou quâon veut tellement me faire plaisir que ça mĂ©rite une mĂ©daille. » Les âtuâ piĂ©gĂ©s Au restaurant, jâai saluĂ© dâun âComment vas-tu ?â un acteur de sĂ©rie tĂ©lĂ©, dont le visage mâĂ©tait si familier que je lâai pris pour un proche », raconte JĂ©rĂŽme. Deux jours plus tard, un inconnu lâaborde dans le mĂ©tro dâun Quel plaisir de te revoir ! » DĂ©semparĂ©, il fouille et maudit sa mĂ©moire qui ne lui indique nulle trace de son interlocuteur. Quand celui-ci finit par lui demander un peu dâargent, Je me suis empressĂ© de lui donner. » Par deux fois, JĂ©rĂŽme sâest fait piĂ©ger. Chez Thompson CSF, une nouvelle note de service vient dâencourager les tenues vestimentaires dĂ©contractĂ©es et le tutoiement »⊠le vendredi ! Tout le monde sâest demandĂ© si câĂ©tait une blague », a racontĂ© un employĂ© Ă un journaliste de LibĂ©ration 4/9/2000. En tout cas, il sâagit dâun excellent exemple du tu » dĂ©magogique, car cette invite a, en vĂ©ritĂ©, valeur dâimpĂ©ratif. Ce diktat place les Ă©quipes dans une position fausse⊠Câest souvent une âculture du semblantâ issue de la hiĂ©rarchie, que lâon encourage sous prĂ©texte de âculture dâentrepriseâ », souligne la psychanalyste Marie-Louise Pierson. Quel joli tour de passe-passe en effet la direction feint dâoffrir lâintimitĂ© du tu » pour mieux asseoir son pouvoir ! Mais le tu » peut se montrer encore plus piĂ©geant. Dans le cadre des disputes conjugales notamment ! OĂč il masque parfois un je » qui nâa pas le courage de se montrer, affirme SalomĂ©. Dans ce contexte, la critique Ta robe rouge ne te va pas » formulĂ©e par le conjoint doit ĂȘtre compris comme un aveu Je nâaime pas ta robe rouge. » Ce tu »-lĂ est une prise de pouvoir sur lâautre. Se sentant prisonniĂšre dâun jugement sans appel, la femme va rĂ©agir par la violence. Pour Ă©viter le conflit, il serait plus judicieux de formuler un Je trouve que cette robe rouge ne te va pas », qui respecte la libertĂ© de lâautre et lui laisse une porte de sortie honorable Moi, câest ta cravate qui me fait penser Ă un perchoir pour cacatoĂšs. » Une nuance de taille, qui consiste Ă parler de soi » au lieu de parler sur lâautre ». Et qui permet dâĂ©viter les conversations klaxon » Tu⊠Tu⊠» Pourquoi câest difficile Jâai du mal Ă tutoyer les gens, et je dĂ©teste que le tutoiement me soit imposĂ©, se plaint la timide Amandine. Il y a des âtuâ dominateurs qui sous-entendent âMa petite, tu as encore Ă prendre de la graineâ ; des âtuâ complices, alors que je ne suis pas du tout sur la mĂȘme longueur dâonde ; des âtuâ qui laissent planer un doute sur la nature de mes relations. Il en est aussi de trĂšs gentils, amicaux, mais moi, il me faut du temps. MoralitĂ© je passe pour une pimbĂȘche. » Les rĂ©ticences face au tutoiement signalent une apprĂ©hension devant lâintimitĂ©. Câest le cas des timides, des phobiques du contact, qui craignent Ă la fois les intrusions extĂ©rieures et de paraĂźtre intrusifs. Entre proches, entre amis, doit-on forcĂ©ment se tutoyer ? Chacun est maĂźtre de son espace verbal, rappelle Marie Louise Pierson, auteur de LâIntelligence relationnelle Editions dâorganisation, 1999. Aussi, soyez sensibles aux repĂšres, frontiĂšres, limites que placent vos interlocuteurs et respectez-les⊠Câest leur libertĂ© fondamentale, celle de moduler leurs distances en fonction de leur ressenti. » Ma maison est mitoyenne de celle dâun couple, devenu ami, explique Christine. Nous nous apprĂ©cions beaucoup, nous dĂźnons et sortons ensemble. Pourtant, nous ne sommes jamais passĂ©s au tutoiement. Nous avons dĂ©cidĂ© de garder cette distance pour prĂ©server notre intimitĂ©. Nous sommes voisins, il ne faut pas lâoublier. » Comment parler Ă Dieu Dieu sâadresse aux hommes en les tutoyant Tu ne tueras point, tu ne commettras pas lâadultĂšre, tu quitteras ton pĂšre et ta mĂšre. » Mais ce tutoiement-lĂ nâadmet pas la rĂ©plique. Les dĂ©sobĂ©issances se vĂ©rifient peut-ĂȘtre quotidiennement, mais pas question de rĂ©pondre au Seigneur Tais-toi et laisse-moi tranquille ! » Depuis le concile Vatican II 1962-1965, les fidĂšles ont lâautorisation de tutoyer lâEternel dans leurs priĂšres Donne-nous chaque jour notre pain quotidien. » Lorsquâil convoque ce concile, le pape Jean XXIII est mĂ» par la volontĂ© de moderniser lâEglise et dâunifier la communautĂ© chrĂ©tienne. Dans ce contexte, ce tutoiement inĂ©dit place chaque chrĂ©tien Ă Ă©galitĂ© devant Dieu. Paul VI, successeur de Jean XXIII, a, de plus, le souci de personnaliser la relation de la crĂ©ature â nous â Ă son CrĂ©ateur. Câest dire que, ce passage du vous » au tu », sâil ne nous apprend rien sur la nature divine, en dit long sur le dĂ©sir de lâEglise de ne pas paraĂźtre trop anachronique. g7nNs1p.